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Les tests respiratoires
au 13CO2 en gastroentérologie
Yvo GHOOS
laboratorium digestie absorptie, E462,
Universitaire Ziekenhuizen Leuven, Herestraat 49, 3000 Leuven,
Belgique.
Hépato-Gastro. Vol. 2, n° 4, juillet-août
1995 : 351-5
RESUME:
Le principe des tests respiratoires au 13CO2 repose sur l'utilisation
d'une substance marquée au 13C qui permet de suivre ou
de caractériser une fonction ou un système en mesurant
la proportion de 13CO2 dans l'air expiré. La teneur en
13C dans l'air expiré est mesurée par un spectromètre
de masse ratio. Du fait de leur non-invasivité et de leur
relative simplicité d'utilisation, les tests respiratoires
connaissent des développements importants en gastroentérologie.
Les principales applications concernent l'exploration de la vidange
gastrique, et la mise en évidence d'Helicobacter pylori.
Cependant, l'utilisation des tests respiratoires utilisant le
CO2 marqué au carbone 13 nécessite des actions concertées
pour harmoniser les protocoles, et assurer la fiabilité
des diagnostics dans le domaine digestif.
Mots clés : tests respiratoires, isotopes stables,
vidange gastrique, Helicobacter pylori, explorations fonctionnelles.
Les isotopes stables sont des traceurs de plus en plus fréquemment
utilisés dans le domaine biomédical. Dans leurs
principales utilisations la détermination précise
de la teneur en carbone 13 des molécules de CO2 (produit
final des réactions métaboliques chez l'homme) est
nécessaire. Ces tests respiratoires sont le plus fréquemment
appelés breath-test au 13CO2.
Principes
Le principe du breath-test au 13CO2 repose sur l'utilisation d'un substrat préalablement marqué au 13C, qui va servir à caractériser une fonction ou un système enzymatique gastro-intestinal par la mesure de l'élimination du 13CO2 dans l'air expiré. La mesure effectuée n'est spécifique que si le CO2 expiré reflète de façon certaine la fonction ou le système enzymatique exploré.
Applications
Le test respiratoire au carbone 13 est intéressant
dans le diagnostic ou la caractérisation d'anomalies de
plusieurs fonctions digestives (figure 1) en particulier
:
- l'exploration de la vidange gastrique ;
- la recherche d'une colonisation de la muqueuse gastrique par
Helicobacter pylori ;
- l'étude de la fonction sécrétoire (exocrine)
du pancréas (lipase, amylase trypsine) ;
- l'étude de l'intégrité de la muqueuse de
l'intestin grêle (disaccharidases) ;
- la recherche d'une malabsorption des acides biliaires au niveau
iléal ;
- la recherche d'une pullulation bactérienne ;
- la caractérisation du métabolisme hépato-cellulaire.
Réalisation technique des tests respiratoires
Quelle que soit l'application des tests, tous
les tests respiratoires obéissent à la même
procédure. Les patients ingèrent à jeun,
le matin, un substrat marqué au 13C, variable selon l'application
considérée. Des échantillons d'air sont recueillis
en expirant dans un tube fermé. La durée du test
est dépendante de l'indication et de la fonction que l'on
cherche à caractériser. Habituellement, il est préférable
que les patients soient au repos pendant cette période.
Les analyseurs modernes (c'est-à-dire les spectromètres
de masse à isotopes stables liés à un système
de flux d'hélium continu) sont tout à fait adaptés
pour mesurer la teneur en 13C dans l'air expiré. Cette
teneur est exprimée en pourcentage de 13C excrété
par heure (% 13C dose/h) ou en valeur cumulative (% 13C dose,
cumul). Une nouvelle technique de dosage est en développement
: l'analyse par spectrométrie infrarouge. Cette technique,
certainement prometteuse, est encore trop récente pour
être actuellement recommandée.
Avantages et intérêts des tests respiratoires
Par leur nature même, les tests respiratoires
ne présentent aucun risque pour les patients. Les tests
sont toujours bien tolérés et permettent même
une participation active des patients dans leur déroulement.
Ces explorations peuvent être pratiquées chez des
malades à leur domicile. Il n'y a pas de contre-indication
puisque aucun rayonnement ionisant n'est émis.
Dans le futur, ces tests pourraient être d'un apport important
dans les pays en voie de développement, en évitant
notamment l'usage d'appareils sophistiqués et coûteux
comme la radioscintigraphie, en évitant les prises de sang
et les intubations digestives avec les risques de contamination
qu'elles comportent.
Limites des tests respiratoires
Les tests étant basés sur la production du CO2 ne permettent qu'une caractérisation semi-quantitative (sauf pour le test de mesure de la vidange gastrique, dont les résultats sont indépendants de la production de CO2). Comme pour toute exploration complémentaire, les résultats de ces tests doivent être confrontés aux autres données cliniques et paracliniques.
Premier exemple d'utilisation : la mesure de la vidange gastrique
La méthode de référence
pour mesurer la vidange gastrique est la scintigraphie gastrique
effectuée à l'aide d'un marquage alimentaire par
un isotope radioactif, le plus souvent le 99mTc. Cette exploration
impose la présence d'un service nucléaire, et d'un
appareillage coûteux. De plus, la scintigraphie gastrique
est à l'origine d'une irradiation qui, bien que modérée,
empêche d'effectuer des mesures trop souvent répétées,
et interdit son utilisation chez l'enfant et la femme enceinte.
Au lieu d'incorporer le traceur radioactif dans le blanc d'oeuf,
on peut solubiliser l'acide octanoïque marqué au 13C
dans un jaune d'oeuf. Une omelette peut alors être préparée,
et le patient ingère ensuite ce repas-test. L'intérêt
de l'utilisation de l'acide octanoïque est sa fixation stable
au marqueur solide du repas pendant le temps intragastrique de
la vidange. Lorsque les particules alimentaires franchissent le
pylore, les sécrétions duodéno-bilio-pancréatiques
désintègrent les particules alimentaires, l'acide
octanoïque est libéré et est très rapidement
absorbé par la cellule épithéliale. L'acide
octanoïque est alors transporté par voie portale jusqu'au
foie où il subit préférentiellement une oxydation.
Cette oxydation entraîne l'apparition de 13CO2 dans l'air
expiré, dont la quantité est proportionnelle à
la vidange gastrique.
Cette méthode a été rigoureusement évaluée
en la comparant à la scintigraphie, le blanc d'oeuf étant
marqué au 99mTc, et le jaune d'oeuf étant marqué
au 13C-acide octanoïque. L'évolution de la vidange
gastrique mesurée par les deux méthodes est représentée
sur la figure 3. Des formules mathématiques modélisant
les phénomènes ont permis de comparer les temps
de demi-vidange, lag-phase, et le coefficient de vidange
qui sont tout à fait proches avec les deux méthodes.
Deuxième exemple d'utilisation :
recherche de la présence d'Helicobacter
pylori
La présence d'Helicobacter pylori
au niveau de la muqueuse gastrique explique que les méthodes
reposant sur des prises biopsiques constituent les références.
La présence de la bactérie peut être objectivée
par l'analyse histologique ou bactériologique ou même
par des méthodes enzymatiques, grâce à l'activité
uréase de la bactérie.
Grâce à son équipement en uréase, la
bactérie peut transformer l'urée marquée
au 13C en 13CO2 et en ammoniaque. Ainsi, dès que la quantité
de 13CO2 dans l'air expiré dépasse une valeur seuil,
la présence d'Helicobacter pylori peut être
affirmée avec certitude. La spécificité du
test est proche de 100 %. Le test est facilement réalisable,
il peut être effectué de façon ambulatoire,
et sa durée est de l'ordre d'une heure. Des procédures
simplifiées ont été développées
sous forme de test en kit. Le contenu de ce kit est indiqué
dans le Tableau 1, ainsi que son déroulement. Le
kit est adressé au médecin et le patient renvoie
les tubes contenant l'air expiré au laboratoire.
Cette procédure est certainement d'un grand intérêt
en pratique médicale du fait de sa facilité d'exécution
et de l'absence d'hospitalisation. Le sujet peut même choisir
la période au cours de laquelle il désire effectuer
ce test, par rapport à ses exigences d'emploi du temps.
Il est vraisemblable que dans l'avenir ces tests effectués
de façon ambulatoire auront un développement important.
Réflexions sur l'utilisation des isotopes stables
Nous n'envisagerons ici que l'application des isotopes stables de l'hydrogène, du carbone, de l'azote et de l'oxygène, et uniquement dans une utilisation biomédicale.
Conséquences pratiques pour la recherche scientifique
* Plantes de production de 2H, 13C, 15N et de 18O
Actuellement, la production et le marché des isotopes stables sont concentrés (et contrôlés) aux Étas-Unis. Une coopération large en Europe s'impose afin de faire l'inventaire des plantes de production actuelle (en France, en Russie, en Roumanie...). Il est également nécessaire de désigner pour chacun des pays producteurs les objectifs de cette production. Une telle opération doit être soutenue financièrement par tous les pays d'Europe.
* Laboratoires de synthèse (et de toxicologie)
Pour les laboratoires effectuant la synthèse d'isotopes stables, la situation est proche de celle observée pour les plantes de production. Les dispositions à prendre peuvent donc aller de pair avec celles des plantes de production. De plus, outre des laboratoires de synthèse, il est nécessaire d'avoir des laboratoires de toxicologie, et de préférence en collaboration étroite avec l'industrie pharmaceutique. Le but est ici de produire des substances marquées, type GMP-pures (GMP : generally medically proved). Ainsi, de cette façon, la substance synthétisée sera acceptée par les contrôles de santé publique et la législation en résultant pourra être simplifiée. En Europe, le laboratoire Euriso-top (Saint-Aubin, France) est devenu le laboratoire leader dans la synthèse des substances marquées par des isotopes stables.
* Centres de recherche clinique appliquée
Le nombre de produits marqués est sans doute très limité mais la quantité utilisée est considérable (de 10 à 500 grammes par an). Les instruments d'analyse sont fiables et simples et habituellement n'exigent pas un personnel scientifique hautement qualifié. Néanmoins, il est nécessaire de poursuivre les efforts de la production d'isotopes (surtout en 18O) et également les efforts de standardisation des analyses et de développement de l'instrumentation.
* L'extension d'application des méthodes d'analyse du 13CO2
es tests respiratoires peuvent constituer une
aide à la caractérisation de pureté et d'authenticité
d'un produit, notamment dans le cadre de l'industrie agro-alimentaire,
dans la recherche des dopages chez le sportif, et également
dans la lutte contre le trafic des stupéfiants.
Ces méthodes peuvent également servir à aider
certains pays avec des difficultés économiques comme
en Europe de l'Est ou dans certains pays en voie de développement
comme en Afrique, en particulier pour caractériser les
diarrhées des enfants liées à une pullulation
bactérienne, ou améliorer la digestibilité
des produits des récoltes locales.
Conséquences sociales et politiques
Devant les déficits budgétaires
des différents systèmes sociaux dans de nombreux
pays, une meilleure maîtrise des dépenses de santé
est recherchée par les différents partenaires responsables.
Les médecins comme les malades souhaitent un accès
simplifié et facile aux soins médicaux, et le développement
de méthodes peu invasives, n'entraînant qu'un absentéisme
limité, et si possible évitant les hospitalisations.
La réduction des frais d'hospitalisation entre autres fait
appel à l'utilisation de techniques simplifiant les explorations
médicales, raccourcissant les périodes d'investigation
et d'observation, et limitant les besoins en personnel. Les ingénieurs
bio-médicaux ont contribué ces dernières
années à faire progresser ces objectifs par le développement
de techniques d'imagerie, de production de prothèses, d'adaptation
des matériaux céramiques aux besoins médicaux,
de développements électroniques...
* Comment les isotopes stables peuvent répondre à ces exigences ?
Les isotopes stables peuvent répondre
aux objectifs précédemment cités d'une part
par leur non radioactivité. Les tests respiratoires n'ont
pas de contre-indication, et peuvent être pratiqués
chez l'enfant et la femme enceinte ; les tests ne sont à
l'origine d'aucun déchet nocif ; certains tests utilisant
l'azote et l'oxygène peuvent être appliqués
alors qu'il n'y a pas d'alternative avec ces isotopes radioactifs.
De plus, le déroulement de ces tests est facile pour le
patient, les explorations à l'aide des isotopes stables
pouvant être faites chez des personnes âgées
ou handicapées. Les tests peuvent être repétés,
notamment pour évaluer une efficacité thérapeutique,
et peut-être également pour des actions de médecine
préventive. Les tests avec isotopes stables sont également
très intéressants par leurs conditions ambulatoires
d'utilisation.
Pour toutes ces raisons, l'utilisation des isotopes stables est
vraisemblablement d'un intérêt économique
important, la réalisation des tests et les étapes
d'analyse étant relativement simples, la charge du personnel
est également réduite. Ces tests peuvent être
effectués à distance du centre d'analyse, ce qui
permet d'éviter le déplacement des patients.
Le bilan social et financier de l'utilisation des isotopes stables
vu dans le cadre d'une politique de santé publique est
incontestablement positif. Néammoins, il reste un certain
nombre d'objectifs à atteindre, en particulier au niveau
du changement de certaines mentalités, de l'échange
des idées et de l'organisation des circuits.
Une information doit être faite pour bien faire comprendre
que les isotopes stables ne sont en aucune sorte porteurs d'une
quelconque radioactivité. A ces notions d'innocuité,
il faut ajouter l'intérêt économique à
l'échelon du patient et des structures hospitalières.
Certains pays comme la Belgique ont déjà commencé
à prévoir le remboursement des tests utilisant des
isotopes stables.
Il est également nécessaire que des rapports se
nouent entre ingénieurs bio-médicaux et médecins,
ainsi qu'entre les producteurs d'isotopes stables et les fabricants
d'appareils afin d'adapter au mieux les produits à la demande
médicale.
Enfin, il est nécessaire de promouvoir des actions de recherche
internationale en cherchant à élargir les possibilités
d'utilisation des isotopes stables.
REFERENCES :
1. Peeters M, Ghoos Y, Maes B, Hiele M, Geboes K, Vantrappen G,
Rutgeerts P. Increased permeability of macroscopically normal
small bowel in Crohn's disease. Dig Dis Sci 1994 ; 39 :
2170-6.
2. Maes B, Ghoos YF, Geypens BJ, Mys G, Hiele MI, Rutgeerts PJ, Vantrappen G. Combined carbon-13-glycine/carbon-14-octanoic acid breath test to monitor gastric emptying rates of liquids and solids. J Nucl Med 1994 ; 35 : 824-31.
3. Maes BD, Hiele MI, Geypens BJ, Rutgeerts PJ, Ghoos YF, Vantrappen G. Pharmacological modulation of gastric emptying rate of solids as measured by the carbon labelled octanoic acid breath test : Influence of erythromycin and propanthelin. Gut 1994 ; 35 : 333-7.
4. Ghoos YF, Maes BD, Geypens BJ, Mys G, Hiele MI, Rutgeerts PJ, Vantrappen G. Measurement of gastric emptying rate of solids by means of a carbon-labelled octanoic acid breath test. Gastroenterology 1993 ; 104 : 1640-7.