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Physiopatologie et traitement de l'anémie au cours des maladies inflammatoires chroniques de l'intestin

 

  
Rubrique coordonnée par Antoine Galmiche (A.G.)
et Jérôme Gournay (J.G.) 
 
     



Schreiber S, Howaldt S, Schnoor M, Nikolaus S, Bauditz J, Gasché C, et al.
Recombinant erythropoietin for the treatment of anemia in inflammatory bowel disease.
N Engl J Med 1996 ; 334 : 619-23.

Chez certains patients qui ont des maladies inflammatoires chroniques et notamment de l'intestin (maladie de Crohn ou rectocolite hémorragique [RCH]), on observe une anémie réfractaire au traitement martial et vitaminique. Pour plusieurs auteurs, cette anémie serait attribuable à une mauvaise utilisation des stocks de fer et à un déficit relatif en érythropoïétine (Epo). Les cytokines pro-inflammatoires telles que l'interleukine 1beta (IL-1beta), le facteur de nécrose tumorale (TNFalpha) et l'interféron gamma pourraient diminuer la production d'Epo et empêcher ses effets inducteurs de la prolifération et de la maturation des cellules de la lignée érythroïde [1].
Schreiber et al. ont étudié la lignée érythrocytaire chez des patients avec une maladie inflammatoire chronique de l'intestin (MICI) [2]. Sur 334 patients avec une maladie de Crohn, suivis entre 1990 et 1992 à l'université de Hambourg (Allemagne), 88 étaient anémiques (26 %), contre 126 sur 342 patients avec une RCH (37 %) (par définition, l'anémie était caractérisée par l'existence de concentrations en hémoglobine en dessous de 10 g par décilitre). Chez les individus avec une maladie de Crohn comme chez ceux avec une RCH, l'existence d'une anémie était corrélée avec l'activité de la MICI. Schreiber et al. ont mis en évidence une corrélation entre la sécrétion in vitro d'IL-1beta par les monocytes et le degré de l'anémie. L'Epo a été dosée dans le sérum de 52 patients avec une MICI (34 avec une maladie de Crohn et 18 avec une RCH) : sur ces 52 patients avec une MICI, 18 avaient une anémie et possédaient des valeurs de concentration sérique d'Epo supérieures à celles des 34 patients avec une MICI sans anémie (p < 0,02) ou à celles de 24 volontaires sains (p < 0,02). La régression linéaire a montré qu'à niveau d'anémie équivalent, les patients avec une MICI avaient des valeurs sériques de concentrations en Epo augmentées, mais de façon moindre qu'une population témoin sans pathologie inflammatoire (formée des mêmes 24 volontaires sains en plus de 18 individus avec une anémie sans origine inflammatoire).
Dans une deuxième partie de l'étude, les auteurs ont évalué l'intérêt du traitement par Epo chez les individus avec une MICI accompagnée d'une anémie réfractaire au traitement conventionnel [2]. Des critères d'exclusion ont été définis par les auteurs : la prise de médicaments immunosuppresseurs dans les 4 mois ayant précédé l'étude, l'insuffisance rénale ou l'hypertension artérielle résistante au traitement, la nécessité du recours à la chirurgie du fait de la sévérité de la pathologie inflammatoire, ou l'existence d'une cause directe d'anémie en plus de la pathologie inflammatoire (anomalies de la morphologie érythrocytaire, carence martiale sévère par exemple consécutive à des saignements digestifs répétés, carence en folates ou vitamine B12). Les patients réfractaires ont été identifiés au cours d'une période pendant laquelle ils ont reçu 6 semaines de traitement martial. De façon intéressante, l'anémie réfractaire au traitement martial était plus fréquente chez les individus avec une maladie de Crohn (19 patients sur 34, soit 56 %) que chez ceux avec une RCH (15 sur 57, soit 26 %) (p = 0,007). Les patients réfractaires ont été randomisés en double aveugle et répartis en deux groupes pour recevoir pendant 12 semaines de l'Epo (150 unités par kg de masse corporelle injectées en sous-cutané, deux fois par semaine) (n = 17), ou bien un placebo (n = 17) en plus d'un traitement martial (100 mg de fer par voie orale par jour). Après 12 semaines de traitement combiné par Epo et fer par voie orale, la concentration moyenne d'hémoglobine est passée de 8,8 ± 0,3 à 10,5 ± 0,4 g/dl, alors qu'elle était passée de 8,7 ± 0,1 à 7,8 ± 0,3 g/dl dans le groupe ayant reçu un placebo en plus du fer (p < 0,001). Quatre-vingt-deux pour cent des patients ayant reçu de l'Epo ont vu leur concentration sérique en hémoglobine augmenter de plus d'1 g/dl, contre seulement 24 % dans le groupe placebo (p = 0,002). Donc l'administration d'Epo a permis d'augmenter le taux d'hémoglobine chez les patients avec une anémie réfractaire au traitement martial seul. Quelques échecs du traitement par Epo ont cependant été constatés. Aucun des paramètres étudiés n'a permis de prédire l'efficacité de l'Epo (l'âge, le sexe, l'utilisation des corticoïdes, le site de la maladie et les concentrations sériques en Epo, en ferritine et en CRP ont été étudiés) ; de façon presque significative (p = 0,07), Schreiber et al. ont cependant relevé une tendance statistique en faveur d'une relation inverse entre la quantité d'IL-1beta sécrétée par les monocytes in vitro et l'augmentation de la concentration d'hémoglobine suite aux 12 semaines du traitement par Epo.

Commentaires

Ces résultats confirment que l'anémie est un symptôme fréquent au cours des MICI (1 patient sur 3 ou 4 dans une population hospitalière). Sa survenue est corrélée à l'activité de la pathologie, peut-être du fait du « déversement » de cytokines pro-inflammatoires comme l'IL-1beta. Chez les patients anémiques avec une MICI, Schreiber et al. ont montré que les taux sériques d'Epo, quoiqu'augmentés par rapport aux sujets normaux, étaient inférieurs aux taux mesurés chez des individus avec une anémie non-inflammatoire. Un défaut relatif de production d'Epo pourrait donc expliquer en partie l'anémie des MICI.
Cette anémie est souvent réfractaire au seul traitement martial, surtout chez les patients avec une maladie de Crohn (près de 60 % des individus anémiques avec une maladie de Crohn sont réfractaires au traitement martial proposé pendant 6 semaines). Chez les patients avec une RCH, l'anémie pourrait plus souvent traduire l'existence de pertes sanguines digestives, ce qui expliquerait la fréquence moindre de la résistance au traitement martial. En réalisant un essai contrôlé randomisé en double aveugle, Schreiber et al. ont montré que l'administration d'Epo permet d'augmenter le taux d'hémoglobine chez les patients avec une anémie réfractaire au seul traitement martial. Les résultats de cet essai confirment l'hypothèse d'un défaut relatif de production d'Epo à l'origine de l'anémie qui accompagne les MICI et spécialement la maladie de Crohn. Des travaux futurs devront établir la relation de dose à effet dans le traitement par Epo des anémies réfractaires, afin de préciser l'importance des phénomènes de résistance à l'Epo. Ce travail montre d'ores et déjà que le traitement par Epo possède un intérêt dans le traitement des cas d'anémies réfractaires sévères accompagnant les MICI en phase inflammatoire active.

A.G.

  


REFERENCES
  


1. Means RT Jr, Krantz SB. Progress in understanding the pathogenesis of the anemia of chronic disease. Blood 1992 ; 80 : 1639-47.

2. Schreiber S, Howaldt S, Schnoor M, Nikolaus S, Baudite J, Gasché C, et al. Recombinant erythropoietin for the treatment of anemia in inflammatory bowel disease. N Engl J Med 1996 ; 334 : 619-23.