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Sécrétion
biliaire
André GÉROLAMI
INSERM, U. 260, faculté de médecine,
27, boulevard Jean-Moulin, 13385 Marseille Cedex 05, France.
REVUE : Hépato-Gastro. Vol. 3, n° 2, mars-avril
1996 : 139-47
RESUME :
Les mécanismes de la sécrétion
biliaire permettent d'assurer le transport de détergents,
de substances peu solubles dans l'eau, de xénobiotiques
dans des conditions physicochimiques qui limitent la toxicité
ou le risque de précipitation de ces substances au niveau
des voies biliaires. Les hépatocytes assurent le transfert
vectoriel entre leur membrane basolatérale et leur membrane
canaliculaire des sels biliaires, de la bilirubine et des xénobiotiques
anioniques par un système qui fait intervenir un gradient
de potentiel transcellulaire (- 30 mV) et une série de
transporteurs qui commencent à être identifiés
au niveau de la membrane basolatérale et de la membrane
canaliculaire. Ces transporteurs ont souvent une activité
ATPase fournissant un supplément d'énergie qui explique
la sécrétion à forte concentration des sels
biliaires et de la bilirubine. Au cours du transport intrahépatocytaire
qui reste mal connu, la conjugaison des anions sécrétés
augmente leur polarité et donc leur solubilité dans
l'eau, ce qui contribue à leur forte concentration dans
la bile canaliculaire. Le transport de xénobiotiques cationiques
est permis par une protéine canaliculaire du groupe des
MDR1, celui de certaines protéines spécifiques par
un transport vésiculaire. A l'état physiologique
et dans la plupart des espèces, les sels biliaires sont
quantitativement de loin les plus importants des anions transportés.
Leur effet détergent potentiellement toxique est atténué
parce qu'ils permettent la sécrétion de vésicules
de phospholipides avec lesquels ils formeront des micelles mixtes,
ce qui assure également une élimination de cholestérol.
La sécrétion des sels biliaires entraîne une
diffusion de sodium et d'autres électrolytes cationiques
par les jonctions serrées des canalicules biliaires avec
diffusion d'eau par effet osmotique. Une dilution supplémentaire
est assurée par une sécrétion d'eau secondaire
au transport canaliculaire de glutathion et de bicarbonates, et,
dans certaines espèces, par une sécrétion
d'eau et de bicarbonates d'origine canalaire. L'équilibre
physicochimique de la bile est modifié dans la vésicule
biliaire, par absorption de sodium liée à un échange
Na+H+. L'acidification et la concentration qui en résultent
empêchent la précipitation de carbonate de calcium
mais peuvent favoriser la formation des autres types de calculs
biliaires.
Mots clés : bile, sécrétion, sels biliaires,
anions organiques, lipides.
La formation de la bile est due à un ensemble de mécanismes
dont la complexité paraît en grande partie liée
à la nécessité d'assurer une élimination
du cholestérol ou d'autres produits peu hydrosolubles et
de permettre la sécrétion de détergents que
sont les sels biliaires, dans des conditions compatibles avec
l'intégrité de l'appareil sécrétoire.
Structure de l'appareil sécrétoire
Les hépatocytes sont des cellules d'allure
cubique dont 4 faces sont parcourues par deux jonctions serrées
distantes de 1 m environ. Par ces jonctions les hépatocytes
sont liés aux hépatocytes voisins, les deux faces
libres étant en rapport avec l'espace sinusoïdal.
Entre les jonctions serrées, la membrane plasmique invaginée
est riche en microvillosités et forme la membrane canaliculaire
limitant avec celle de l'hépatocyte voisin le canalicule
biliaire. Les canalicules biliaires sont entourés par des
filaments d'actine qui maintiennent la structure microvillositaire.
La présence de myosine a été également
détectée autour des canalicules qui peuvent spontanément
se contracter in vivo [1]. Le rôle de la contractilité
canaliculaire dans la sécrétion biliaire est inconnu
mais la phalloïdine ou la cytochalasine B qui désorganisent
l'actine péricanaliculaire entraînent une cholestase
[2].
Le réseau canaliculaire est en connexion avec les canaux
biliaires intrahépatiques puis extrahépatiques constitués
par des cellules épithéliales. Dans certaines espèces
et notamment chez l'homme la présence d'une vésicule
biliaire permet le stockage et la concentration des sels biliaires
en dehors de la période prandiale.
Formation de la bile canaliculaire
L'étude directe de la composition de la bile canaliculaire n'est pas encore possible bien que la sécrétion d'eau et sa stimulation par les sels biliaires aient été mis en évidence sur des doublets d'hépatocytes [3].
Sécrétion d'eau
Le débit d'eau dans les canalicules
peut être estimé par la clairance de solutés
inertes comme le mannitol et l'érythritol qui diffusent
passivement dans les hépatocytes et les espaces canaliculaires
mais en première approximation ne traversent pas les parois
des canaux biliaires [4].
Il apparaît que le déterminant essentiel du débit
d'eau canaliculaire est représenté par la sécrétion
de sels biliaires. La cholérèse et la clairance
de l'érythritol augmentent linéairement avec le
débit des sels biliaires quand celui-ci reste dans les
limites physiologiques. L'effet cholérétique des
sels biliaires varie en fonction de leur degré de polarité.
L'extrapolation de la droite de régression clairance de
l'érythritol/débit des sels biliaires suggère
en outre l'existence d'un débit d'eau canaliculaire indépendant
du débit des sels biliaires. L'hypothèse initialement
proposée a été que cette fraction, compte
tenu de sa sensibilité à l'ouabaïne était
due à une sécrétion de sodium induite par
une Na+K+ATPase [5]. Cependant, la Na+K+ATPase hépatocytaire
paraît présente seulement sur la membrane basolatérale
[6] et donc ne paraît pas jouer de rôle direct. Il
est maintenant généralement admis que la fraction
du débit canaliculaire indépendante des sels biliaires
est secondaire à la sécrétion de glutathion
[7] surtout, et peut-être aussi d'anions inorganiques (Cl-,
HCO-3 [8] (figure 1). L'importance de la fraction indépendante
des sels biliaires varie selon les espèces. Élevée
chez le cobaye et le lapin, elle est relativement faible chez
l'homme et chez le chien. Plusieurs substances peuvent augmenter
la sécrétion d'eau indépendante des sels
biliaires. En dehors de celles qui passent dans la bile à
concentration suffisante pour avoir un effet osmotique, on peut
citer l'AMP cyclique, le phénobarbital, les prostaglandines.
Inversement, la stimulation de la protéine kinase C par
le phorbol esters diminue la sécrétion d'eau dépendante
ou indépendante des sels biliaires [9].
L'élévation du calcium cytosolique à partir
des compartiments de stockage intracellulaires ou par augmentation
de la perméabilité cellulaire a un effet cholestatique,
ce qui pourrait jouer un rôle encore mal établi dans
la cholestase induite par les sels biliaires toxiques [10]. Il
apparaît donc que la sécrétion d'eau canaliculaire
est secondaire à la sécrétion de substances
osmotiquement actives qui fait intervenir, comme on va le voir
plus loin, deux sources d'énergie : la différence
de potentiel transcellulaire et l'hydrolyse de l'ATP, ce qui explique
la dépendance entre cholérèse et énergie
cellulaire.
Sécrétion des électrolytes inorganiques
* Sodium
Sur foie de rat isolé et perfusé
où les canaux biliaires influencent peu la sécrétion
canaliculaire, il apparaît que le sodium biliaire est en
équilibre avec le sodium du perfusat et non avec le sodium
hépatocytaire [11].
L'hypothèse la plus probable est que la sécrétion
de Na+ se fait de manière passive par les jonctions serrées
qui limitent les canalicules, de façon à équilibrer
la sécrétion active d'anions par les hépatocytes.
Dans la bile du rat, dont la composition est sans doute voisine
de celle des canalicules, la concentration de sodium est voisine
de celle du plasma. Elle peut être un peu plus élevée
à forte concentration de sels biliaires à cause
de la diminution d'activité ionique induite par les micelles.
* Potassium
Le potassium biliaire est également en équilibre avec celui du plasma. Un mécanisme de diffusion analogue à celui du sodium est probable.
* Calcium
Il existe dans la bile sous deux formes : calcium
ionisé qui est dans la bile de rat à une concentration
(1 à 1,10 mEq/l) très légèrement inférieure
à celle du plasma, et calcium lié aux sels biliaires
dont la concentration dépend de la concentration des sels
biliaires. Il en résulte que le débit biliaire de
calcium total dépend du débit de sels biliaires
[12].
Ces résultats sont compatibles avec l'hypothèse
suivante [13, 14] : une diffusion passive du calcium par les jonctions
serrées assure un équilibre entre calcium ionisé
du plasma et de la bile. La quantité de calcium qui diffusera
ainsi va dépendre évidemment du débit biliaire
(maintien d'une concentration constante de calcium ionisé)
mais aussi de la concentration des sels biliaires. En effet, la
diffusion devra assurer le passage d'une quantité suffisante
de calcium afin que, dans la bile canaliculaire, il y ait assez
de calcium fixé aux sels biliaires (Ca SB) pour que l'équilibre
[Ca SB]/[Ca ionisé] soit compatible avec une concentration
de calcium ionisé correspondant à celle du plasma.
* Chlore
Une partie au moins du chlore biliaire est d'origine hépatocytaire, ce qui est expliqué par l'existence de canaux perméables au chlore dans la membrane canaliculaire [14]. L'existence d'une perméabilité des jonctions serrées au chlore pourrait permettre son passage par voie paracellulaire.
* Bicarbonates
La formation intrahépatocytaire de bicarbonates résulte vraisemblablement de la décomposition d'acide carbonique suivant la réaction H2CO3 => HCO-3 + H+. Elle s'ajoute au HCO-3 d'origine plasmatique. La sécrétion canaliculaire de l'ion bicarbonate suppose l'élimination de protons soit par échange Na+H+ au niveau de la membrane basolatérale, soit par d'autres mécanismes. Elle est permise par un échangeur Cl- HCO-3 de la membrane canaliculaire [15].
Sécrétion des sels biliaires
* Origine des sels biliaires
Les sels biliaires sont synthétisés
dans les hépatocytes à partir du cholestérol
sous forme de sels biliaires primaires qui sont chez l'homme l'acide
cholique (3 alpha 7 alpha 12 alpha trihydroxycholanique) et l'acide
chénodésoxycholique (3 alpha 7 alpha dihydroxycholanique).
Après conjugaison à la taurine ou à la glycine,
ils sont sécrétés dans la bile puis passent
dans la lumière intestinale d'où ils sont efficacement
absorbés par diffusion et surtout par un mécanisme
actif dans l'iléon, ce qui réalise une circulation
entérohépatique. Lors de leur passage intestinal,
des sels biliaires sont en partie transformés. 20 % des
sels biliaires sont déconjugués et 15 % environ
subissent une déshydroxylation en 7 alpha ce qui, chez
l'homme, transforme l'acide cholique en acide désoxycholique
(3 alpha 12 alpha dihydroxycholanique) et l'acide chénodésoxycholique
en acide lithocholique (3 alpha hydroxycholanique) (figure 2).
D'autres réactions sont possibles mais quantitativement
peu importantes. La circulation entérohépatique
est très efficace. Le pool des sels biliaires (3 à
5 g) la subit 4 à 8 fois par 24 heures avec une perte fécale
de l'ordre de 450 à 600 mg par jour équivalente
à la quantité synthétisée [15] (pour
une revue générale, voir [16]).
La régulation de la synthèse des sels biliaires
se fait par des modifications d'activité de la 7 alpha
hydroxylase qui assure la transformation du cholestérol
en 7 alpha hydroxycholestérol ce qui constitue la première
étape de l'oxydation du cholestérol en sels biliaires.
Les étapes suivantes qui sont, dans l'ordre, l'hydroxylation
du cycle phénanthrénique en 3 alpha ou 3 alpha 12
alpha, puis la coupure de la chaîne latérale (C27
=> C24) ne sont pas, à l'état normal, limitantes
pour la vitesse de synthèse des sels biliaires. L'activité
de la 7 alpha hydroxylase dépend essentiellement de l'état
de la circulation entérohépatique et donc des pertes
fécales des sels biliaires. En cas de déficit d'absorption
iléale des sels biliaires, les pertes fécales sont
augmentées et la synthèse des sels biliaires est
stimulée pouvant atteindre 2 à 3 fois le niveau
basal [17]. Pour des pertes n'excédant pas 1 à 1,5
g/jour, le débit biliaire normal des sels biliaires peut
donc être maintenu. Pour des pertes plus importantes, le
pool des sels biliaires diminue jusqu'à ce que la
fuite de sels biliaires (qui est évidemment proportionnelle
au pool des sels biliaires) devienne égale à la
quantité synthétisée. Cependant, dans ces
conditions, la diminution du pool des sels biliaires entraîne
une diminution de la sécrétion de sels biliaires.
En dehors de l'action du cycle entérohépatique,
l'activité de la 7 alpha hydroxylase peut être stimulée
par certaines hormones (thyroxine) et sans doute l'apport calorique
et une augmentation de synthèse du cholestérol puisque
le cholestérol nouvellement synthétisé est
préférentiellement utilisé par l'enzyme.
Dans ce cas, le pool des sels biliaires généralement
augmente jusqu'à ce que les pertes fécales de sels
biliaires compensent leur synthèse hépatique.
Le processus de synthèse des sels biliaires peut être
modifié en cas de cholestase. La principale de ces modifications
paraît liée à l'existence d'une coupure initiale
de la chaîne latérale du cholestérol avec
formation d'une fonction acide en C24. Cela conduit à la
formation de sels biliaires monohydroxylés (que le 3ß
OH du cholestérol soit inchangé ou transformé
en 3 alpha), ce qui peut aggraver les lésions hépatiques
à cause de la toxicité membranaire de ces sels biliaires.
* Transport hépatocytaire des sels biliaires
Il résulte de la circulation entérohépatique
que le transport hépatocytaire des sels biliaires vers
la bile comporte 3 étapes : (1) captation hépatocytaire
à partir du sang portal d'un mélange de sels biliaires
primaires et secondaires conjugués ou libres ; (2) traversée
des hépatocytes ; (3) sécrétion canaliculaire.
Pour la captation, deux mécanismes sont en cause, une simple
diffusion et une captation faisant intervenir des protéines
vectrices. La diffusion passive concerne les sels biliaires peu
polaires donc plutôt les sels biliaires non conjugués
et peu hydroxylés. Proportionnelle à la concentration
sérique des sels biliaires, elle joue un rôle négligeable
pour les concentrations sériques normales.
Le rôle de protéines de transport a été
démontré initialement par l'existence d'une captation
saturable, dépendante du gradient de sodium transmembranaire
et plus efficace pour les sels biliaires polaires [18]. Plusieurs
transporteurs potentiels ont été décrits
: deux protéines de 48 [19] et 49 kDa [20] ont une grande
capacité de fixation des sels biliaires. L'une est identique
à l'époxyde hydrolase microsomiale [21]. La protéine
dont le rôle est le mieux établi est une glycoprotéine
de 51 kDa (Ntep ou Na/taurocholate cotransporting polypeptide)
[22]. Après transfection de cette protéine sur cellules
ovariennes de hamster, ces cellules peuvent capter des sels biliaires
[23]. Enfin cette protéine est régulièrement
répartie sur la membrane basolatérale de l'ensemble
des hépatocytes [21, 23].
Après captation hépatocytaire, la fraction non conjuguée
des sels biliaires est conjuguée dans les hépatocytes.
La fonction acide en C24 de l'acide désoxycholique est
conjuguée comme dans le cas des sels biliaires primaires
à la glycine ou la taurine. L'acide lithocholique subit
en addition une sulfoconjugaison sur la fonction 3 alpha OH (voir
[15]). Les mécanismes responsables du transport des sels
biliaires de la membrane basolatérale vers la membrane
canaliculaire sont encore très mal connus. L'hypothèse
d'un transport par des vésicules intracellulaires via l'appareil
de Golgi [22, 24] ne paraît pas expliquer l'essentiel du
transfert puisque les altérations de l'appareil de Golgi
[23, 25] ou, dans certains cas, les inhibiteurs du transport vésiculaire
[26] ne diminuent pas la sécrétion des sels biliaires.
L'hypothèse la plus vraisemblable est celle d'une diffusion
suivant le gradient de potentiel entre les membranes basolatérales
et canaliculaires des hépatocytes [27]. Le mécanisme
de diffusion est permis par la fixation des sels biliaires à
des protéines du cytosol [28]. La plus importante de ces
protéines est une 3 alpha hydroxystéroïde déshydrogénase
(protéine Y'). La glutathionyl S transférase et
les protéines transporteuses d'acide gras jouent également
un rôle. Le transport canaliculaire des sels biliaires est
ATP dépendant et fait intervenir une protéine spécifique
de 100 à 110 kDa [29]. Une possibilité de transport
par une protéine de 100 kDa sous l'influence du potentiel
de membrane a été également décrite
[30]. On ignore s'il s'agit de protéines différentes
ou si la même protéine peut utiliser à la
fois l'énergie fournie par l'ATP et par la différence
de potentiel membranaire pour le transport actif des sels biliaires
(voir [31]).
Sécrétion des anions organiques autres que les sels biliaires
Sur le plan physiologique, le plus important
de ces anions est la bilirubine qui se trouve dans la bile hépatique
à une concentration très supérieure à
celle du plasma. Quatre-vingt-dix pour cent de la bilirubine provient
du catabolisme de l'hémoglobine dans le système
réticulo-endothélial, 10 % environ de la dégradation
des cytochromes en particulier d'origine hépatocytaire.La
bilirubine formée est très peu soluble dans l'eau
malgré ses deux fonctions COO- parce que ses fonctions
sont protonées par les fonctions NH des noyaux pyrazolés.
D'autres anions que la bilirubine en particulier la bromosulphonéphtaléine
empruntent les mêmes systèmes membranaires que la
bilirubine comme le montre leur capacité à inhiber
compétitivement la sécrétion biliaire de
la bilirubine, ce qui a contribué à une meilleure
connaissance des mécanismes en cause.
La captation hépatocytaire de ces anions est saturable
ce qui suggère l'existence d'un ou plusieurs transporteurs.
Plusieurs protéines semblent pouvoir intervenir. La bilitranslocase
(37 kDa) a été isolée à partir d'extraits
membranaires et le transport électrogénique de BSP
est inhibé par des anticorps spécifiques de cette
protéine [32]. L'affinité pour la bilirubine et
la BSP a permis la purification d'une autre protéine de
55 kDa, la BBBP (BSP bilirubin binding protein) qui paraît
impliquée dans le transport électroneutre de la
bilirubine [33]. Plus récemment, une nouvelle protéine
glycosylée de 74 kDa a été isolée.
Elle est responsable chez le rat d'une captation chlore dépendante
de la BSP mais n'a pas été retrouvée chez
l'homme [34, 35].
Après captation hépatocytaire, la bilirubine est
fixée sur des protéines cytoplasmiques, les protéines
Y et Z, qui représentent 2 % des protéines totales
de la cellule et est ensuite conjuguée par la glycuronyl
transférase du réticulum endoplasmique, ce qui conduit
à la formation de dérivés mono ou diglycuroconjugués
dont la proportion est variable selon les espèces. Les
xénobiotiques peuvent être également conjugués
à l'acide glycuronique mais aussi à des acides aminés,
des ions sulfates ou du glutathion ce qui augmente leur polarité
et permet leur sécrétion biliaire. 1 % environ de
la bilirubine passe dans la bile sous forme non conjuguée
par un mécanisme inconnu. Cette fraction est sans doute
solubilisée dans la bile par les micelles de sels biliaires
[36].
Le système canaliculaire assurant la sécrétion
des anions organiques polaires est maintenant mieux connu. On
a montré que le transport de la BSP conjuguée au
glutathion, ou des glycuronides de bilirubine est ATP dépendant,
saturable, avec inhibition compétitive entre les différents
anions. Il est possible que certains sels biliaires puissent être
des substrats. Un transporteur analogue existe dans les globules
rouges ce qui doit aider à la caractérisation de
la molécule. Deux protéines différentes pourraient
jouer un rôle : l'une constituée de deux sous-unités
de 80 et 62 kDa [37], l'autre constituée par une ATPase
de 37 kDA [38]. Des rats mutants (Wistar TR- et Sprague
Dawley FHBR) paraissent dépourvus du mécanisme
de transport canaliculaire ATP dépendant des anions organiques
malgré une captation hépatocytaire normale [39].
Chez ces mutants, la sécrétion biliaire de sels
biliaires n'est pas affectée ce qui montre que le transport
des sels biliaires peut être entièrement assuré
par leur transporteur spécifique. Curieusement, ces rats
mutants ont une très faible sécrétion biliaire
de glutathion (ce qui correspond à une diminution importante
de la sécrétion d'eau indépendante des sels
biliaires) alors que le transport du glutathion sous forme monomère
se fait par un transporteur différent et dépend
du potentiel membranaire. Il est possible que la rétention
des anions organiques chez les rats mutants affecte la translocation
du glutathion [40].
Dans le système de transport des anions organiques, les
protéines responsables de la résistance aux médicaments
pourraient éventuellement jouer un rôle. Il s'agit
de phosphoglycoprotéines (Pgp) de 170 kDa environ, ATP
dépendantes localisées à la membrane canaliculaire.
Celles qui son codées par les gènes mdr1 et mdr3
chez la souris (MDR1 chez l'homme) interviennent dans l'élimination
de nombreuses drogues qui ont un poids moléculaire inférieur
à 1 kDa et sont plutôt des cations hydrophobes en
particulier des drogues anticancéreuses et certains peptides
[41]. Cependant, les anions organiques glutathio ou glycuroconjugués
ne paraissent pas interagir avec ces protéines. Les sels
biliaires peuvent inhiber ce type de transport bien qu'ils ne
soient pas des substrats de ce système [31].
Sécrétion des protéines
On trouve dans la bile 1 à 5 g par litre
de protéines. La plupart sont des protéines plasmatiques
qui sont présentes dans la bile à des concentrations
très inférieures à leur concentration plasmatique.
Leur passage à partir du plasma paraît se faire par
diffusion. Bien que plusieurs de ces protéines soient synthétisées
par les hépatocytes, les études cinétiques
montrent que leur passage biliaire ne se produit qu'après
leur sécrétion dans le plasma [42]. Pour certaines
protéines, l'exemple de la peroxydase de raifort montre
qu'un passage transcellulaire par l'intermédiaire de vésicules
acides est également possible [43].
L'immunoglobuline A (IgA) plasmatique est sécrétée
dans la bile par un mécanisme particulier [44]. L'IgA est
fixée par un récepteur membranaire de l'hépatocyte,
la pièce sécrétoire, et transportée
par des vésicules d'endocytose. Alors que, généralement,
les molécules endocytées sont détachées
de leur récepteur au cours du transfert intracellulaire,
l'IgA et la pièce sécrétoire restent associées
jusqu'à leur sécrétion canaliculaire sans
interaction avec l'appareil de Golgi.
Récemment, on a souligné l'importance de certaines
protéines comme agents de promotion ou de prévention
de la formation de calculs biliaires cholestéroliques ou
riches en sels de calcium. Il peut s'agir de protéines
sériques (Apo A1) ou de protéines à destinée
essentiellement biliaire [45-47]. Une protéine anionique
fortement associée aux lipides (APF) paraît avoir
une sécrétion dépendante des sels biliaires.
Elle inhibe particulièrement la formation de cristaux de
carbonate de calcium [48].
Sécrétion biliaire des lécithines et du cholestérol
Dans les conditions physiologiques, la concentration en lécithines de la bile hépatique est d'environ 5 mM/l contre 1 mM/l pour le cholestérol. Dans la bile cholédocienne normale, ces lipides sont pour l'essentiel associés aux sels biliaires sous forme de micelles mixtes. Dans des conditions de débit faible des sels biliaires, on trouve également des vésicules de lécithines et cholestérol ayant la structure de liposomes (figure 3). Il est bien établi que la sécrétion des lipides dépend de la sécrétion des sels biliaires tendant cependant vers un plateau pour les débits élevés des sels biliaires [49, 50].
* Localisation intracellulaire des lipides à destinée biliaire
Une première possibilité est
que sels biliaires et complexes lécithines-cholestérol
sont associés dans un compartiment intracellulaire et que
l'ensemble est transporté par voie vésiculaire jusqu'à
la membrane caniculaire. Cette hypothèse paraît contredite
par plusieurs arguments (pour une discussion, voir [51]).
Il paraît beaucoup plus probable que l'entraînement
des lipides par les sels biliaires se fasse dans la bile canaliculaire
à partir de constituants de la membrane canaliculaire.
Un argument en faveur de ce mécanisme est que la diminution
de la concentration des sels biliaires obtenue par stimulation
de la sécrétion d'eau indépendante des sels
biliaires diminue le débit des lécithines et du
cholestérol [52]. Ceci implique que c'est la concentration
intracanaliculaire des sels biliaires qui détermine l'interaction
sels biliaires lécithines.
Il apparaît donc qu'une concentration des sels biliaires
voisine de leur concentration micellaire critique dans la bile
canaliculaire est une condition nécessaire à la
sécrétion de lécithine. Ce n'est pas une
condition suffisante. On a d'abord montré qu'un certain
nombre d'anions organiques comme la dibromosulfophtaléine,
l'ampicilline et d'autres diminuent la sécrétion
de lécithines et non celle de sels biliaires. L'effet inhibiteur
est indépendant de leur action éventuelle sur le
transport vésiculaire intrahépatocytaire [53-55].
Il a été montré qu'il dépend de la
concentration biliaire de ces anions organiques et donc vraisemblablement
résulte d'une interaction avec les micelles de sels biliaires.
Une interaction avec les protéines canaliculaires est également
possible. Plus récemment, en effet, on a observé
que l'entraînement des lécithines par les sels biliaires
est conditionné par la présence d'une protéine
canaliculaire qui fait partie de la famille des protéines
impliquées dans la multirésistance aux médicaments
(multidrug resistance). Au contraire des protéines
produites par les gènes mdr1 et mdr3 (MDR1 chez l'homme),
la protéine mdr2 ne paraît pas intervenir dans le
même mécanisme de résistance. Chez la souris
génétiquement modifiée de façon à
être dépourvue du gène mdr2, la sécrétion
biliaire de lécithines est abolie malgré une sécrétion
normale de sels biliaires [56]. Une hypothèse de travail
est que la protéine mdr2 permet le transfert de lécithines
vers la face externe de la membrane canaliculaire [57].
Il est intéressant de noter que les animaux sans sécrétion
de lécithines biliaires développent des lésions
hépatiques avec prolifération des canaux biliaires
et inflammation portale [56]. Il a été suggéré
que la présence des lécithines atténue l'effet
détergent des sels biliaires et donc diminue leur toxicité
pour les ductules biliaires [58].
* Forme moléculaire d'entrée des lipides dans la bile
L'étape initiale paraît être le passage de vésicules de 50 à 70 nm de diamètre associant lécithines et cholestérol. La formation de micelles est secondaire et peut concerner ou non la totalité de ces vésicules en fonction du rapport molaire sels biliaires/lécithines/cholestérol [59-62] (figure 4). La stabilité des vésicules est moins grande que celle des micelles ce qui peut conduire à la cristallisation du cholestérol à partir de vésicules sursaturées quand la solubilisation micellaire n'est pas complète [63]. Ce schéma suppose que la sécrétion du cholestérol dépend de la sécrétion des lécithines. Cependant, chez les souris mdr2 (-) une très faible sécrétion de cholestérol persiste en l'absence de lécithines.
* Régulation quantitative
Il apparaît que la concentration biliaire des lécithines dans une espèce donnée est dépendante essentiellement de la concentration des sels biliaires. La situation est différente pour le cholestérol biliaire qui peut être augmenté en fonction des conditions nutritionnelles ou, chez l'homme, en cas de lithiase biliaire, obésité, traitement par les oestroprogestatifs [60]. Il est établi que le cholestérol destiné à la bile ne provient pas d'un pool intracellulaire particulier de cholestérol [63, 64]. En particulier, il ne dépend pas préférentiellement du cholestérol nouvellement synthétisé. Il est raisonnable de penser qu'il varie avec l'apport de cholestérol à l'hépatocyte en fonction de la réponse des deux autres voies d'élimination du cholestérol hors de l'hépatocyte que sont la synthèse de VLDL et l'oxydation en sels biliaires.
Rôle des canaux biliaires
Dans de nombreuses espèces, l'injection
de sécrétine entraîne une sécrétion
importante d'eau et de bicarbonates par les cellules canalaires.
Le mécanisme d'action de l'hormone est vraisemblablement
le même que celui qui a été décrit
pour les cellules canalaires pancréatiques [65] : sécrétion
d'AMP cyclique avec, au pôle apical des cellules canalaires,
ouverture de canaux chlore couplés à un échange
chlore bicarbonates. Cela n'est cependant pas établi pour
les cellules biliaires. La production d'ion bicarbonate résulte
de la dissociation de l'acide carbonique selon le schéma
: CO2 + H2O => H2CO3 => HCO-3 + H+. L'élimination
des ions H+ serait assurée par une H+ATPase membranaire
dont l'activité est augmentée par la sécrétine
[66]. Dans ce schéma, la sécrétion de bicarbonates
entraîne une sécrétion paracellulaire de sodium
(figure 5). En revanche, il ne semble pas exister à ce
niveau de passage de calcium puisque la concentration en calcium
de la bile cholédocienne diminue après stimulation
sécrétinique dans les espèces sensibles à
l'hormone [12].
En dehors de la situation physiologique, certains sels biliaires
comme l'acide ursodésoxycholique administrés à
forte concentration augmentent le débit biliaire d'eau
et de bicarbonates [68]. Le mécanisme en cause (shunt
choléhépatique décrit par Hofmann) ferait
intervenir les cellules canalaires tout en étant très
différent de celui impliqué dans la stimulation
sécrétinique [69]. Injecté à forte
dose, l'acide ursodésoxycholique serait sécrété
en partie sous forme non conjuguée. A cause de son pK élevé,
l'acide ursodésoxycholique serait protoné dans la
bile (R-CCO- => R COOH) toujours à partir de l'acide
carbonique biliaire (PCO2 voisine de celle du plasma). La captation
de protons par le sel biliaire entraîne une libération
intraluminale de bicarbonates. La forme protonée de l'acide
biliaire est suffisamment apolaire pour franchir la membrane cellulaire
par simple diffusion et est captée par les cellules canalaires.
Ce mécanisme assure le remplacement de l'acide biliaire
insuffisamment ionisé par l'ion bicarbonate (figure 5).
Modifications de la composition de la bile dans la vésicule biliaire
Lors du stockage vésiculaire, il existe
une absorption d'eau et d'électrolytes. Celle-ci entraîne
une augmentation de la concentration des éléments
organiques de la bile qui peut atteindre 6 à 8 fois la
concentration normale de la bile cholédocienne. En effet,
la paroi vésiculaire normale est pratiquement imperméable
aux sels biliaires ou à la bilirubine conjuguée
et la stabilité des structures micellaires ou vésiculaires
contenant lécithines et cholestérol prévient
leur absorption.
Les mécanismes impliqués dans les changements de
composition hydroélectrolytique sont maintenant assez bien
connus. Le phénomène initial paraît être
l'absorption électroneutre de sodium en relation avec un
échange de Na+H+ au pôle apical des cellules épithéliales
vésiculaires. L'existence d'un échange de ce type
a été établie in vitro où l'absorption
de Na+ est bloquée par l'amiloride à des concentrations
correspondant à une action spécifique de la drogue
sur les échanges Na+H+ [70]. In vivo, on sait que
l'absorption vésiculaire correspond à une acidification
de la bile avec augmentation de la PCO2 qui démontre l'existence
d'une sécrétion de protons [71]. Enfin, dans la
vésicule biliaire, on a mis en évidence l'ARN messager
d'un échangeur de type NHE3 qui est la forme d'échangeur
Na+H+ impliquée dans l'absorption hydroélectrolytique
(travaux non publiés) (figure 6).
L'absorption de sodium par ce mécanisme explique la diminution
de concentration des bicarbonates lors du stockage vésiculaire,
la sécrétion de protons entraînant la transformation
du bicarbonate en CO2. Elle explique de manière plus indirecte
l'augmentation de concentration de sodium, de potassium et de
calcium qui est observée également dans la bile
vésiculaire. Ces phénomènes résultent
en fait de la concentration élevée des sels biliaires
qui est responsable d'une baisse de l'activité ionique
des cations de sorte que l'isotonie de la bile vésiculaire
par rapport au plasma n'est maintenue que par l'élévation
du taux de sodium et de potassium [72]. Dans la bile fortement
concentrée, les taux de Na+ et K+ peuvent atteindre 2 fois
leur concentration sérique. Pour le calcium, les phénomènes
sont un peu plus complexes Le calcium total de la bile vésiculaire
peut atteindre 30 mM/l soit près de 10 fois son taux sérique.
Cela est dû au fait que l'essentiel de ce calcium est fixé
par les sels biliaires. Si l'on considère seulement le
calcium ionisé, son augmentation est du même ordre
que celle qui est observée pour les autres cations [73,
74].
Les modifications intravésiculaires de la bile expliquent
la faible fréquence des calculs de carbonate de calcium.
Alors que la bile hépatique du fait de sa concentration
en bicarbonates est sursaturée en carbonate de calcium,
cette sursaturation disparaît avec la diminution de concentration
de bicarbonate dans la bile vésiculaire [73, 74]. En revanche,
la baisse de pH due à la concentration vésiculaire,
la concentration élevée de calcium ionisé
augmentent le risque de précipitation de bilirubinate de
calcium [75]. En addition, la sécrétion de mucoprotéines
vésiculaires favoriserait la formation de cristaux de cholestérol.
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