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Laxatifs irritants ? Jamais... sauf !
  
Philippe DENIS 
 

Groupe de recherche sur l'appareil digestif, hôpital Charles-Nicolle,
76031 Rouen Cedex.
     
Hépato-Gastro. Vol. 4, n° 5, septembre-octobre 1997 : 365-7



La constipation est un symptôme particulièrement fréquent, traité par automédication dans un pourcentage élevé de cas, et il est évident que les laxatifs irritants en vente libre restent au hit-parade des ventes de cette classe de médicaments. On peut donc remarquer d'emblée que la question posée aux médecins de l'utilisation ou non des laxatifs stimulants est cantonnée aux patients consultant pour leur trouble du transit. Depuis vingt ans, l'apprentissage médical invite à proscrire formellement l'usage de laxatifs irritants, et même à expliquer aux patients que leur usage inconsidéré est responsable de leurs difficultés de transit. Un éditorial provocant paru dans Gut en 1996 [1] s'étonnait de ce « lobby » anti-laxatif sous prétexte qu'en dépit de l'utilisation considérable de laxatifs irritants en automédication, l'auteur ne voyait jamais de complications ! Je voudrais ici suggérer : 1) qu'il est raisonnable de déconseiller leur utilisation, 2) qu'il n'est pas démontré que leur utilisation chronique est responsable d'une constipation, 3) qu'ils conservent des indications sur prescription médicale.
La constipation est une maladie bénigne, facile à traiter : cette lapalissade suffit à justifier la recommandation de médicaments ayant fait la preuve de leur innocuité. Tout praticien sait par expérience que les mesures hygiéno-diététiques et comportementales résolvent un très grand nombre de constipations. Le transit se normalise dans 43 % des cas par la simple adjonction de fibres [2], amenant à se demander s'il ne faudrait pas réserver le terme de constipation aux troubles du transit persistant après correction des erreurs nutritionnelles. Bien que ne disposant pas de chiffres, on peut estimer que la prescription de laxatifs lubrifiants ou osmotiques, de mucilage et de laxatifs par voie rectale suffit à résoudre une très grande majorité des constipations résistantes aux mesures précédentes : il suffit pour s'en convaincre de se rapporter à l'opinion générale qui admet qu'il est rarement nécessaire d'avoir recours à des explorations spécialisées pour donner satisfaction aux patients. Dans ces conditions, il paraît raisonnable de ne rien changer à l'apprentissage actuel de la prise en charge initiale des patients constipés qui déconseille l'utilisation des laxatifs irritants.
Même surestimés, les effets secondaires des laxatifs irritants font en effet courir aux malades des risques potentiels disproportionnés par rapport à la bénignité de leurs symptômes. Le côlon cathartique a été la première anomalie décrite secondaire à la prise de laxatifs irritants, se traduisant par une perte des haustrations coliques, une augmentation de calibre, pouvant atteindre la dernière anse iléale, prédominant au niveau du côlon droit mais pouvant intéresser tout le côlon. Il est très vraisemblable que ces anomalies radiologiques étaient secondaires à une neuropathie provoquée par la podophylline et que les laxatifs irritants actuellement commercialisés n'exposent plus à ce risque [1]. Bien que très rare, la maladie des laxatifs démontre la gravité de l'abus de laxatifs irritants aboutissant à un tableau clinique grave avec désordres hydroélectrolytiques et nutritionnels parfois majeurs [3-5]. Il est évident que ce tableau gravissime ne s'observe qu'en cas d'intoxication vraie par les laxatifs irritants, et non pas aux doses usuelles, et qu'il ne survient que sur des terrains psychologiques bien particuliers. Les colites secondaires aux médicaments laxatifs sont classées dans le chapitre des manifestations liées à une toxicité directe [6]. Elles se traduisent avant tout par une mélanose colique visible en coloscopie, spontanément régressive après arrêt des laxatifs irritants. Les colites graves sont heureusement exceptionnelles.
Les autres effets secondaires des laxatifs irritants concernent les plexus nerveux intrinsèques et soulèvent la responsabilité éventuelle de ces médicaments à l'origine de la constipation. L'hypothèse serait la suivante : un patient ne respectant pas les mesures hygiénodiététiques et comportementales utiliserait par confort des laxatifs irritants ; ceux-ci entraîneraient des lésions du plexus nerveux intrinsèque, d'où le ralentissement du transit colique, amenant le patient à augmenter les doses de laxatifs irritants, et à entrer ainsi dans un véritable cercle vicieux. Une excellente revue de Christensen [7] fait le point sur les effets possibles de laxatifs irritants sur les plexus nerveux du côlon. Au vu de la littérature, l'auteur ne peut conclure formellement, ni pour exclure, ni pour affirmer l'existence de lésions nerveuses secondaires à la prise de laxatifs irritants. Une question essentielle reste sans réponse formelle : les anomalies nerveuses observées sont-elles la cause de la constipation (ayant amené les patients à prendre des doses de plus en plus élevées de laxatifs) ou la conséquence de laxatifs irritants ? Krishnamurthy et al. [8] ont rapporté des anomalies histologiques des plexus nerveux coliques chez des patients constipés, et suggéré que ces anomalies étaient plutôt la cause de la constipation que la conséquence des laxatifs. Dans le même sens, Tzavella et al. [9] ont mis en évidence une diminution de la substance P dans la muqueuse et la sous-muqueuse obtenues par biopsie rectale chez des patients constipés, sans observer de modifications de cette substance au niveau du côlon de rats traités par laxatifs irritants. On peut donc retenir que :
1) Il n'est pas établi que la prise chronique de laxatifs irritants soit responsable d'une constipation ; plutôt que de culpabiliser les patients qui en usent depuis des années en leur expliquant qu'ils sont responsables de leurs troubles, il faut sans doute rechercher chez eux une forme majeure de constipation.
2) Il n'est pas établi que la prise chronique de laxatifs irritants soit démunie de risques ; comme cela a été indiqué plus haut, il est donc prudent de déconseiller absolument l'utilisation de laxatifs irritants dans la prise en charge initiale d'un patient constipé.
Si la prudence impose de renoncer aux laxatifs irritants dans la prise en charge initiale d'un trouble bénin et facile à soigner dans l'immense majorité des cas, c'est sans doute de façon abusive que l'habitude a conduit à exclure totalement ces laxatifs des prescriptions gastro-entérologiques. Il existe, en effet, des patients très gênés, qui résistent aux traitements rappelés ci-dessus. Leur constipation est authentifiée par un ralentissement objectif et majeur du transit colique, et les évaluations faites au cours de consultations successives éliminent toute arrière-pensée d'origine psychologique. Il ne s'agit plus de constipation banale, mais d'une constipation majeure, avec épisodes de fécalomes, parfois épisodes pseudo-occlusifs, stase stercorale évidente sur les clichés d'abdomen sans préparation. On parle alors de constipation intraitable qui conduit à envisager une solution chirurgicale. La surprise est alors de constater qu'on parle de constipation intraitable, sans avoir essayé les laxatifs irritants. Autant il paraît légitime de ne jamais commencer le traitement d'une constipation par des laxatifs irritants en raison des risques potentiels rappelés plus haut, autant il paraît excessif de renoncer à leur utilisation chez les patients qui viennent d'être décrits au vu des risques potentiels, mais non formellement établis, des laxatifs irritants. D'autant plus que les sennosides [10] et le bisacodyl (figure 1) sont capables de provoquer l'apparition d'une motricité colique propulsive.
Quatre autres disciplines sont amenées à tenir compte de la position des gastro-entérologues à l'égard des laxatifs irritants et ont renoncé à leur utilisation :
- Les gériatres sont souvent confrontés aux patients qui doivent être hospitalisés pour fécalome. En institution de personnes âgées, il a été montré qu'un laxatif à base de séné était plus efficace que le lactulose, et bien toléré [11, 12]. En cas de fécalomes récidivants, résistants aux autres laxatifs, les laxatifs irritants paraissent donc légitimes.
- Certains médecins de soins palliatifs que je connais ont renoncé à l'utilisation des laxatifs irritants chez des patients en phase terminale et traités par morphine. Sans qu'il soit nécessaire de faire des études, et sous réserve qu'ils soient bien tolérés, les laxatifs irritants peuvent certainement être utilisés chez ces patients.
- La constipation est un problème presque constant chez des patients neurologiques, suivis pour sclérose en plaques, maladie de Parkinson, paraplégie, spina bifida... Dans la majorité des cas, les laxatifs osmotiques sont efficaces, permettant d'obtenir un équilibre satisfaisant entre le transit et la continence anale. Mais, là encore, si ce traitement n'est pas suffisant, on est autorisé à essayer les laxatifs irritants plutôt que de laisser se multiplier les hospitalisations pour fécalome.
- Un dernier groupe de patients concerne les malades constipés recevant un traitement psychiatrique. Il est clair que les antidépresseurs, et encore plus les neuroleptiques, aggravent ou sont responsables d'une constipation résistant parfois aux laxatifs osmotiques. Sous réserve de vérifier si besoin auprès du psychiatre en charge de ces patients sa nécessité, un traitement psychiatrique peut amener à prescrire des laxatifs irritants.
  


REFERENCES :


1. Müller-Lissner S. What has happened to the cathartic colon ? Gut 1996 ; 39 : 486-8.

2. Voderholzer WA, Schatke W, Mühldorfer BE, Klauser AG, Birkner B, Müller-Lissner SA. Clinical response to dietary fiber treatment of chronic constipation. Am J Gastroenterol 1997 ; 92 : 95-8.

3. Frexinos J. Hépatogastroentérologie clinique. SIMEP, Paris, 1988 ; 454 p.

4. Le Quintrec Y. Maladie des laxatifs. In : Gastroentérologie. Bernier JJ, éd. Flammarion médecine sciences, Paris, 1984 : 1149-56.

5. Lesur G, Bernades P. Pathologie iatrogène du tube digestif. In : Gastroentérologie. Mignon M, éd. Ellipse, Paris 1992 : 154-64.

6. Siproudhis L, Beuchard J, Bretagne JF, Gosselin M. Entérocolites médicamenteuses (anti-inflammatoires non stéroïdiens exclus). Gastroenterol Clin Biol 1995 ; 19 : B71-8.

7. Christensen J. Possible effects of laxatives on the nerve plexuses of the colon. In : Constipation. Kamm M, Lennard-Jones JE, éds. Wrightson Biomedical publishing LTD, Petersfield, UK, 1994 : 321-6.

8. Krishnamurthy S, Schuffler MD, Rohrmann C, Pope CE II. Severe idiopathic constipation is associated with a distinctive abnormality of the colonic myenteric plexus. Gastroenterology 1985 ; 88 : 26-34.

9. Tzavella K, Riepl RL, Klauser AG, Voderholzer WA, Schindlbeck NE, Müller-Lissner SA. Decreased substance P levels in rectal biopsies from patients with slow transit constipation. Eur J Gastroenterol Hepatol 1996 ; 8 : 1207-11.

10. Frexinos J, Staumont G, Fioramonti J, Bueno L. Effect of sennosides on colonic myoelectrical activity in man. Dig Dis Sci 1989 ; 34 : 214-9.

11. Kinnunen O, Winblad J, Koistinen P, Salokannel J. Safety and efficacy of a bulk containing senna versus lactulose in the treatment of chronic constipation in geriatic patients. Pharmacology 1993 ; 47 (suppl. 1) : 253-5.

12. Passmore AP, Wilson-Davies K, Stoker C, Scott ME. Chronic constipation in long stay elderly patients : a comparison of lactulose and a senna-fibre constipation. Br Med J 1993 ; 307 : 769-71.
  

 


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