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Système nerveux entérique et physiopathologie de la diarrhée induite par Clostridium difficile

  
Antoine Galmiche (A.G.)  Jérôme Gournay (J.G.)   
     


ARTICLE
Pothoulakis C, Castagliuolo I, LaMont JT, Jaffer A, O'Keane JC, Suider RM, Leeman SE.
CP-96, 345, a substance P antagonist, inhibits, rat intestinal responses to Clostridium difficile toxin A but not cholera toxin.
Proc Natl Acad Sci USA 1994 ; 91 : 947-51.

Castagliuolo Ij, LaMont JT, Letourneau R, Kelly C, O'Keane JC, Jaffer A et al.
Neuronal involvement in the intestinal effects of Clostridium difficile toxin A and Vibrio cholerae enterotoxin in rat ileum
Gastroenterology 1994 ; 107 : 657-65.

Clostridium difficile est l'agent microbien responsable des colites pseudo-membraneuses. Plusieurs études ont montré la responsabilité des toxines produites par C. difficile, et spécialement de la toxine A, dans l'apparition de la colite et de la diarrhée qui l'accompagne [1]. L'application de la toxine A sur des anses intestinales de rat ou de lapin est à l'origine d'un afflux important de polynucléaires neutrophiles au sein de la muqueuse. Une libération de médiateurs de l'inflammation (leucotriènes, prostaglandines, PAF, protéases notamment), une augmentation de la perméabilité intestinale au mannitol, et un état d'hypersécrétion accompagnent ces modifications inflammatoires. Il semble que l'afflux massif des polynucléaires soit à l'origine des effets intestinaux de la toxine A chez l'animal [2, 3].
Deux études récemment publiées soulignent la participation du système nerveux entérique dans l'apparition de l'entérite induite par la toxine A [4, 5]. Un antagoniste des récepteurs de la substance P (le CP-96.345) a été capable d'inhiber le développement de la réponse inflammatoire et de la diarrhée secondaire au traitement de l'iléon de rat par la toxine A de C. difficile. Cet antagoniste a réduit significativement les paramètres histologiques de l'inflammation, l'hyperperméabilité de la muqueuse (mannitol), l'infiltrat polynucléé (activité myélopéroxydase des neutrophiles), la libération des protéases mastocytaires [4].
L'antagoniste des récepteurs de la substance P était surtout actif quand il était administré avant la toxine A, mettant en évidence l'implication à un stade précoce de la libération de la substance P dans la survenue de l'entérite [4]. Il faut rappeler que la substance P est un neuropeptide synthétisé et libéré par les afférences sensitives à point de départ muqueux. L'effet anti-inflammatoire du CP-96.345 ayant été mis en évidence dans ce modèle d'entérite du rat les investigateurs ont complété ces résultats en étudiant l'effet des inhibiteurs du fonctionnement neuronal, anesthésiques locaux ou neurotoxines, sur l'entérite du rat induite par la toxine A de C. difficile [5]. La lidocaïne, l'hexaméthonium ou la capsaicine ont diminué l'hypersécrétion et l'infiltration de la muqueuse par les polynucléaires neutrophiles. La capsaicine a réduit l'hyperperméabilité au mannitol. La lidocaine et la capsaicine ont réduit parallèlement la libération des protéases mastocytaires. Ceci suggère que les mastocytes sont activés du fait de la stimulation du système nerveux entérique par la toxine A [5].
Ces résultats permettent de proposer une séquence globale des événements aboutissant à l'entérite induite par la toxine A de C. difficile. Après que soit intervenue la fixation de la toxine à un récepteur entérocytaire, l'entérocyte « stimulerait » des fibres afférentes sensitives (probablement en libérant à son pôle basal un ou des médiateurs spécifiques). Les mastocytes seraient activés par la libération de substance P par ces afférences. Il faut rappeler que des rapports topographiques étroits existent entre neurones et cellules du système immunitaire dans la muqueuse intestinale, et que l'existence d'interactions fonctionnelles entre système nerveux entérique et mastocytes a déjà été mise en évidence dans plusieurs modèles animaux d'inflammation entérique [6, 7]. Le recrutement des polynucléaires neutrophiles dans la paroi intestinale pourrait résulter de l'activation des mastocytes muqueux. Par la suite, d'autres mécanismes pourraient venir s'ajouter, comme le passage paracellulaire direct de toxines consécutif à l'hyperperméabilité de la muqueuse.
La stimutaion d'afférences sensitives pourrait expliquer les manifestations intestinales de plusieurs entérotoxines ; ce pourrait être le cas de l'infection par les E. coli entéro-hémorragiques, où une participation semblable des polynucléaires a été mise en évidence [8]. Ces résultats viennent battre en brêche l'ancienne conception « cellulaire » de l'action des entérotoxines, dans laquelle la fixation de la toxine intervenait pour moduler directement la sécrétion et la perméabilité muqueuse. Les conceptions actuelles, qu'on pourrait qualifier de « neuro-immunophysiologiques », pourraient expliquer les diarrhées faisant suite aux infections à germes entéro-adhésifs ou invasifs [9]. Finalement, l'importance de ces résultats dépasse probablement le cadre des seules diarrhées et entérites à entérotoxines. En suggérant la participation du système nerveux entérique en réponse à une stimulation antigénique de l'épithélium, ces travaux permettent de mieux cerner les réactions neuro-immunophysiologiques qui accompagnent ces stimulations. Certaines maladies inflammatoires chroniques de l'intestin pourraient trouver leur origine dans l'entretien ou la perversion de ces interaction cellulaires.

A.G.

  


REFERENCES
1. Kelly CP, Pothoulakis C, LaMont JT. Clostridium difficile colitis. N Engl J Med 1994 ; 330 : 257-62.

2. Kelly CP, Becker S, Linevsky JK, Joshi MA, O'Keane JC, Dickey BF, et al. Neutrophil recruitement in Clostridium difficile toxin A enteritis in the rabbit. J Clin Invest 1994 ; 93 : 1257-65.

3. Pothoulakis C, Karmeli F, Kelly CP, Eliakin R, Joshi MA, O'Keane CJ, et al. Ketotifen inhibits Clostridium difficle toxin A-induced enteritis in rat ileum. Gastroenterology 1993 ; 105 : 701-7.

4. Pothoulakis C, Castagliuolo I, LaMont JT, Jaffer A, O'Keane JC, Snider RM, et al. CP-96,345, a substance P antagonist, inhibits rat intestinal responses to Clostridium difficile toxin A but not cholera toxin. Proc Natl Acad Sci USA 1994 ; 91 : 947-51.

5. Castagliuolo I, LaMont JT, Letourneau R, Kelly C, O'Keane JC, Jaffer A, et al. Neuronal involvement in the intestinal effects of Clostridium difficile toxin A and Vibrio cholerae enterotoxin in rat ileum. Gastroenterology 1994 ; 107 : 657-65.

6. Cooke HJ. Neuroimmune signaling in regulation of intestinal ion transport. Am J Physiol 1994 ; 266 : G167-78.

7. Perdue MH, McKay D. Integrative immunophysiology in the intestinal mucosa. Am J Physiol 1994 ; G151-65.

8. Elliott E, Li Z, Bell C, Stiel D, Buret A, Wallace J, et al. Modulation of host response to Escherichia coli 0157 : H7 infection by anti-CD18 antibody in rabbits. Gastroenterology 1994 ; 106 : 1554-61.

9. Powell DW. New paradigm for the pathophysiology of infectious diarrhea. Gastroenterology 1994 ; 106 : 1705-7.