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"Nous remercions les Editions Masson qui ont accepté à titre gracieux la reproduction
de l'ensemble de ces textes issus de leur fonds éditorial"


Traitement de l'hépatite aiguë C
Jean-Didier GRANGÉ (1)

(1)Service d'Hépato-Gastroentérologie, Hôpital Tenon, 4, rue de la Chine, 75020 Paris

Gastroentérologie clinique & biologique 2002; 26: 32-37
© Masson, Paris, 2002

 

Gastroentérologie clinique & biologique

 

En France, la prévalence de la séropositivité au virus de l'hépatite C (VHC) est d'environ 1 % [1]. Cependant, l'hépatite virale C est rarement diagnostiquée à la phase aiguë, car généralement asymptomatique. Selon Alter et al. [2], 15 à 20 % des cas d'hépatite aiguë seraient dus au VHC, 45 à 50 % au virus de l'hépatite A et 30 à 35 % au virus de l'hépatite B. Depuis l'éviction des donneurs de sang séropositifs pour le VHC en 1990, le diagnostic de l'hépatite aiguë C est le plus souvent évoqué après exposition à un facteur de risque tel que la toxicomanie, une piqûre accidentelle avec du sang contaminé, un acte médical diagnostique ou thérapeutique ou lors de l'accouchement chez un enfant né d'une mère virémique pour le VHC. La prise en compte de ces facteurs justifie le renforcement des mesures préventives. Par ailleurs, le diagnostic et le traitement initié à la phase aiguë de l'infection virale pourraient permettre d'obtenir un meilleur taux de réponse au traitement et de favoriser l'éradication de la maladie.


Définitions


Par assimilation à l'hépatite virale aiguë B, on peut définir une hépatite virale aiguë C comme " l'inflammation du foie survenant dans les 6 mois suivant une première contamination par le VHC " [3]. En pratique, on peut retenir le diagnostic d'hépatite aiguë C lors d'une augmentation de l'activité sérique des aminotransférases associée à une séroconversion VHC. Dans les essais thérapeutiques, des définitions moins strictes ont souvent été retenues, associant plusieurs facteurs : virémie C positive, élévation de l'activité sérique des aminotransférases ou pic d'activité de l'ALAT > 20 normale et exposition supposée à une contamination par le VHC dans les 4 mois précédents. Cette définition plus large permet d'établir un diagnostic de quasi-certitude en l'absence de séroconversion virale C.
Le diagnostic d'infection aiguë par le VHC peut aussi être évoqué en présence d'une virémie VHC positive dépistée après un contage possible, notamment accident d'exposition au sang, indépendamment d'une élévation de l'activité des aminotransférases ou d'une sérologie C positive. En effet, l'ARN du VHC devient détectable dans le sérum entre le 7e et le 21e jour après la contamination [4], la sérologie virale C entre le 20e et le 150e jour, en moyenne après 50 jours [5] [6] [7] et l'élévation de l'activité des aminotransférases débute généralement après la 4e semaine.


Histoire naturelle et justification du traitement


L'hépatite virale aiguë C évolue vers la chronicité dans 50 à 85 % des cas [8] [9] [10] [11] [12] [13] [14]. Les formes asymptomatiques sont les plus fréquentes. Elles étaient autrefois diagnostiquées lors de la surveillance clinique ou biologique suivant la transfusion de produits sanguins. Actuellement, les hépatites aiguës C sont plus souvent reconnues du fait de symptômes. Les signes cliniques les plus fréquents sont un ictère, une asthénie, des myalgies, des nausées ou des vomissements, une fièvre souvent modérée et parfois une gêne de l'hypocondre droit. Les signes cliniques, lorsqu'ils sont présents, débutent entre la 2e et la 12e semaine (en moyenne 7 semaines) après la contamination [5]. Plusieurs auteurs ont suggéré que les formes symptomatiques étaient liées à une réaction immunitaire particulièrement importante de l'hôte et s'associaient à une évolution plus souvent favorable [13], [15], [16]. Cela a été confirmé dans une étude récente ; parmi 47 formes symptomatiques d'hépatite aiguë C, 24 (51 %) ont évolué vers la chronicité alors qu'une hépatite chronique a été observée dans les 9 cas asymptomatiques (100 %) [17]. La possibilité de développement d'une forme chronique après une période de clairance virale spontanée (ARN du VHC négatif par PCR), nécessite un suivi à long terme des hépatites aiguës C [13], [15].


Objectif du traitement


L'hépatite virale chronique C atteint environ 170 millions de personnes dans le monde [16], [18]. Dix à 30 % des hépatites chroniques C vont évoluer vers une cirrhose [18], [19]. Actuellement, le traitement de l'hépatite virale chronique C permet d'obtenir une réponse complète prolongée chez environ 55 % des malades [20], [21]. Cette réponse complète prolongée est définie par l'obtention, plus de 6 mois après l'arrêt du traitement antiviral, d'une activité sérique normale des aminotransférases et d'une recherche négative de l'ARN du VHC par PCR. Elle est généralement suivie d'une stabilisation, voire d'une amélioration des lésions hépatiques. La fréquence du passage à la chronicité, l'efficacité encore imparfaite du traitement en cas d'hépatite chronique et l'espoir d'une efficacité supérieure en cas d'administration précoce sont les principales justifications du traitement de l'hépatite aiguë.


Traitement curatif


Actuellement, aucun traitement antiviral n'est préconisé à titre prophylactique après exposition au VHC, notamment à la suite d'une piqûre accidentelle. Le traitement n'est proposé qu'après détection d'ARN du VHC dans le sérum et plus généralement en présence d'une hépatite aiguë C confirmée. La conférence de consensus européenne en 1999 avait mentionné que la plupart des experts étaient en faveur de la mise en oeuvre d'un traitement dès la phase aiguë, sans en préciser la nature et la durée [22]. Parmi les 102 références portant sur le traitement de l'hépatite virale aiguë C, on dénombre 7 études randomisées contrôlées [10], [23] [24] [25] [26] [27] [28], 6 études contrôlées non randomisées [8], [29] [30] [31] [32] [33], 6 études non contrôlées non randomisées [17], [34] [35] [36] [37] [38], et 5 méta-analyses [39] [40] [42] [43].


Interféron trois fois par semaine tableau I

 


Interféron alpha


Cinq méta-analyses ont été publiées à ce jour [39] [40] [41] [42] [43], dont 2 du même groupe [39], [43]. Les méta-analyses de Quin [41] et de Vogel [42] ont inclus des essais randomisés et non randomisés et des malades ayant reçu de l'interféron alpha ou de l'interféron bêta. Dans la méta-analyse de Thévenot et al. [43], seuls les essais ayant testé l'interféron alpha ont été considérés en raison d'une hétérogénéité des essais ayant utilisé l'interféron bêta. Dans la plupart des cas, l'origine de la contamination était post-transfusionnelle. Chacune des méta-analyses effectuées conclut à un bénéfice thérapeutique de l'utilisation de l'interféron alpha à la dose de 3 MU 3 fois par semaine pendant au moins 3 mois par voie sous-cutanée. La méta-analyse la plus récente [43] montre une différence très significative en faveur de l'interféron par rapport à l'absence de traitement : le pourcentage de réponses biochimiques durables (activité de l'ALAT normale 12 mois après l'arrêt du traitement) est de 54 % dans le groupe traité contre 25 % dans le groupe témoin, avec une différence moyenne de 31 % (95 IC : 12-50 % ; p < 0,001). Le pourcentage de réponses virologiques durables (absence de détection de l'ARN du VHC dans le sérum 12 mois après l'arrêt du traitement) est de 32 % dans le groupe traité contre 4 % dans le groupe témoin, avec une différence moyenne de 28 % (95 IC : 15-40 % ; p < 0,001).
Peu d'études ont analysé les facteurs prédictifs de réponse chez ces malades [27], [28]. L'influence du génotype sur la réponse n'a pas été démontrée. En revanche, un niveau de virémie faible est significativement corrélé à l'obtention d'une réponse à l'interféron alpha 2b [28], [34].
Les études non randomisées sont très hétérogènes en raison de posologies et de durées de traitements différentes, de la nature du suivi et de l'expression des résultats. Alberti et al. ont traité onze malades par interféron alpha 2a à la dose de 6 MU trois fois par semaine par voie intra-musculaire pendant 16 à 24 semaines [31]. Le taux de réponse virale prolongée était de 64 % dans le groupe traité vs 20 % dans le groupe contrôle. Chez les malades hémodialysés, deux études ont été effectuées. La première montre des taux de réponse virale prolongée de 26 et 50 % obtenus respectivement avec des doses d'interféron alpha 2b de 3 MU ou 6 MU trois fois par semaine pendant 3 mois (vs 6 % dans un groupe contrôle) [33]. Dans la seconde, une réponse complète prolongée était obtenue chez trois malades traités par interféron alpha 2a à la dose de 4,5 MU trois fois par semaine pendant 4 mois [44].


Interféron bêta


Deux études randomisées, effectuées vs un groupe contrôle, ont été publiées dans la littérature [10], [23]. Omata et al. ont traité 11 malades atteints d'hépatite aiguë par interféron bêta à la dose de 3 MU/jour pendant 5 jours puis 3 MU trois fois par semaine pendant 3 semaines par voie intra-veineuse [23]. À la fin du traitement, la recherche de l'ARN du VHC était négative chez 6/11 des malades traités vs aucun des malades non traités. En revanche, Calleri et al. n'ont pas mis en évidence de différence d'efficacité chez des malades traités par une dose trihebdomadaire de 3 MU par voie intra-musculaire pendant 4 semaines par rapport à un groupe contrôle [10].


Interféron quotidien


Quatre études non randomisées de malades traités par de fortes doses d'interféron alpha quotidien (5 à 10 MU/j) ont été rapportées [8], [32], [35], [38]. Les principales caractéristiques de ces essais sont données dans le tableau II. Chacun de ces essais montre une efficacité de l'interféron alpha supérieure à celle rapportée dans le traitement de l'hépatite virale chronique C ou dans celui de l'hépatite aiguë par interféron trihebdomadaire. Les taux de réponses virologiques en fin de traitement sont compris entre 85 et 100 % et les taux de réponses virologiques prolongées entre 77 et 100 %. Dans l'étude de Vogel et al., l'administration d'interféron quotidien était arrêtée dès la normalisation de l'activité des aminotransférases, en moyenne 30 jours (extrêmes : 18-43 jours) après le début du traitement [35]. Seuls 2 des 24 malades traités ont rechuté à distance de l'arrêt du traitement. Dans l'étude de Jaeckel et al., après 4 semaines d'interféron quotidien à la dose de 5 MU/j, le traitement était poursuivi à la dose de 5 MU trois fois par semaine pendant une durée complémentaire de 20 semaines [38]. Le taux de réponse virale prolongée était de 98 %. Dans ces 2 principales études, les effets secondaires étaient similaires à ceux rapportés dans les études antérieures de traitement par interféron trihebdomadaire en monothérapie. Les deux autres études [8], [32] ont donné des résultats équivalents, mais ont comporté des effectifs faibles de malades, respectivement 7 et 13 par étude. Une alternative à l'utilisation d'interféron alpha quotidien pourrait être l'utilisation d'interféron pégylé ; cependant, cette molécule n'a jamais été testée dans l'hépatite aiguë.
Takano et al. ont comparé 6 schémas thérapeutiques d'interféron bêta. L'efficacité augmentait en fonction de la dose totale reçue, maximale dans le groupe traité par 6 MU/j pendant 56 jours : 90 % de réponse virologique prolongée [27]. Dans l'étude de Sata et al. [37] difficilement analysable, 4 malades avaient reçu de l'interféron alpha et 3 autres de l'interféron bêta.
Les taux élevés de réponses complètes prolongées obtenues généralement avec des traitements de courte durée pourraient faire proposer un traitement antiviral chez les sujets virémiques à activité des aminotransférases normale dépistés après une exposition à un risque viral C. Cependant, aucune étude n'est actuellement disponible dans cette population. Inversement, l'évolution relativement favorable des formes symptomatiques (environ 50 % de guérison spontanée) a fait proposer le report du traitement antiviral 3 mois après le début de la maladie, date à partir de laquelle l'évolution est le plus souvent chronique [17]. Cette attitude est motivée par le désir d'éviter la mise en oeuvre d'un traitement non dénué d'effets secondaires et coûteux chez la moitié des malades. Inversement, chez les malades asymptomatiques, le traitement devrait être institué le plus précocement possible [17].


Interféron et ribavirine


Un des mécanismes d'action de la ribavirine serait de favoriser la réponse cellulaire de type Th1, cette dernière étant essentielle à la résolution spontanée des hépatites virales aiguës C [45], [46]. Cet argument immunologique et les bons résultats du traitement de l'hépatite virale chronique C par interféron alpha et ribavirine seraient en faveur du traitement de l'hépatite aiguë par cette association. Cependant, l'efficacité de ce traitement n'a pas été évaluée. Seuls des cas ponctuels de traitement par l'association des deux molécules, d'emblée ou après échec d'un traitement par interféron seul, ont été décrits [17], [38]. Par ailleurs, les excellents taux de réponse obtenus après traitement par interféron quotidien ne sont pas en faveur d'une bithérapie d'emblée en l'absence d'évaluation préalable. En cas d'absence de réponse au traitement par interféron quotidien, un traitement conventionnel associant interféron et ribavirine pourra permettre l'obtention d'une réponse complète prolongée [38].


Traitement préventif


Prévention primaire et secondaire


Aucun vaccin contre l'infection par le VHC n'est actuellement commercialisé. La mise au point d'un vaccin est rendue difficile du fait de la faible induction des anticorps neutralisants et des cellules T CD4 et CD8 en cas d'infection par le VHC, du nombre restreint des modèles animaux, des variations rapides des protéines d'enveloppe et de la faible réplication du VHC in vitro [47]. Les mesures préventives découlent essentiellement des règles d'hygiène élémentaires et de la prise en compte des facteurs de risque identifiés.
La prévention primaire comprend le dépistage du VHC chez les donneurs de produits sanguins, de tissus et d'organes (recherche d'anticorps anti-VHC et, au moins pour les produits sanguins, recherche de l'ARN viral), l'inactivation virale des produits dérivés du sang, les activités de conseils visant à réduire les pratiques à risque : prévention de la toxicomanie, programme d'échange de seringues, utilisation de matériel médical à usage unique, décontamination selon les recommandations officielles du matériel médical ou paramédical réutilisable et utilisation de préservatifs lors de rapports à risque [48].
La prévention secondaire comprend le repérage et le conseil des individus infectés par le VHC dans les populations à risque et la prise en charge thérapeutique la plus rapide possible des malades dépistés.


Cas particuliers


Infection aiguë C néonatale


Chez la femme enceinte virémique pour le VHC, aucune mesure préventive de la transmission du virus à l'enfant n'est possible en cours de grossesse [49]. L'interféron alpha et la ribavirine sont contre-indiqués chez la femme enceinte. Le risque de transmission materno-infantile est d'environ 4 % chez les mères virémiques pour le VHC [50]. La réalisation d'une césarienne programmée semble diminuer le risque de transmission materno-infantile alors qu'un accouchement avec utilisation de forceps est associé à un risque plus élevé de transmission [51], [52]. En raison d'une morbidité et d'une mortalité propre à la césarienne, la réalisation d'une césarienne de principe n'est pas recommandée. L'allaitement maternel n'est pas associé à un risque accru de transmission mère/enfant. Chez le nouveau-né de mère virémique pour le VHC, le dépistage de l'infection peut être effectué par réalisation d'une recherche de l'ARN du VHC par PCR après le premier mois de vie ou par la recherche d'anticorps anti-VHC 18 mois après l'accouchement [49]. Des cas de disparition spontanée de l'infection virale ont été rapportés. Cependant, le suivi prospectif de petites séries d'enfants infectés par le VHC montre généralement une persistance de l'infection. L'efficacité d'un traitement antiviral n'a jamais été évaluée à la phase aiguë chez le nouveau-né. En effet, l'évolution de l'hépatite chez l'enfant paraît lente, le plus souvent asymptomatique et l'adjonction de la ribavirine à l'interféron n'est pas recommandée chez l'enfant et le sujet de moins de 18 ans.


Accident d'exposition au sang (AES)


Après AES, la blessure doit être nettoyée au savon et à l'eau, rincée, puis trempée pendant au moins 10 minutes dans une solution de Dakin ou d'eau de Javel à 12° diluée au 1/10e. Un prélèvement immédiat doit être réalisé chez le sujet contaminant et chez le sujet exposé. Ce dernier doit être adressé à un médecin référent pour déclaration de l'accident et estimation du risque. La surveillance biologique préconisée comprend une sérologie virale C et un dosage des ALAT à J0 puis 1, 3 et 6 mois après l'AES [Circulaire DGS/VS 2/DH/DRT n° 99-680 du 8 décembre 1999]. En cas d'augmentation de l'activité de l'ALAT ou de sérologie virale C positive, le sujet doit être rapidement adressé dans un service spécialisé pour un éventuel traitement. Si le bilan à 6 mois est normal, toute surveillance spécifique peut être interrompue. Si un traitement antiviral précoce est envisagé, une recherche d'ARN du VHC par PCR peut être proposée de façon systématique 2 et 4 semaines après l'AES.

 


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