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"Nous remercions les Editions Masson qui ont accepté à titre gracieux la reproduction
de l'ensemble de ces textes issus de leur fonds éditorial"


Traitement de l'hépatite chronique C et consommation d'alcool
Philippe MATHURIN (1), Valérie CANVA (1), Sébastien DHARANCY (1), Jean-Claude PARIS (1)

(1)Service d'Hépatogastroentérologie, CHRU de Lille

Gastroentérologie clinique & biologique 2002; 26: 248-251
© Masson, Paris, 2002

 

Gastroentérologie clinique & biologique

 

Dans le baromètre 2000 de la santé, le comité français d'éducation et de la santé a réalisé une enquête téléphonique auprès d'un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 à 77 ans. Vingt % des personnes interrogées, dont 30 % de femmes et 15 % d'hommes, ne consommaient jamais d'alcool. Quatre-vingt % consommaient de l'alcool : 25 % en consommaient de manière occasionnelle (moins de 3 verres par mois), 25 % de manière régulière (au moins une fois par semaine), mais en quantité modérée, et 30 % prenaient de l'alcool plusieurs fois par semaine. Par ailleurs, au moins 10 % de la population âgée de plus de 18 ans a une consommation d'alcool supérieure à 40 grammes par jour, seuil à partir duquel il existe un risque de développer une maladie alcoolique du foie. Approximativement 500 000 à 600 000 Français auraient été contaminés par le virus C. L'analyse de ces données démontre qu'une double exposition à l'alcool et au virus de l'hépatite C (VHC) constitue un problème de santé publique.
Les données épidémiologiques entre la consommation d'alcool et l'infection virale C sont maintenant bien connues en Occident [1]. Les buveurs excessifs hospitalisés pour exploration d'une maladie alcoolique du foie ont été infectés par le VHC dans 10 % des cas, avec un taux plus important (30 %) dans le sous-groupe de malades ayant une atteinte hépatique sévère [2]. Inversement, une étude française de 6 664 malades VHC positifs a observé qu'approximativement 15 % étaient des buveurs excessifs, les malades toxicomanes étant les plus exposés à l'alcool avec une alcoolisation chronique dans 30 % des cas [3].
En termes histologique, il est maintenant admis que la consommation chronique d'alcool a un rôle délétère [3] [4] [5] [6]. Si la consommation d'alcool ne modifie pas l'aspect des lésions hépatiques liées au VHC (qui restent localisées essentiellement dans les zones portales et périportales), son principal effet est une exacerbation de la fibrogenèse. En effet, les malades VHC positifs et buveurs excessifs développent significativement plus de cirrhose que les malades VHC abstinents [3]. Dans le sous-groupe des malades ayant une infection à VHC à activité des aminotransférases normale qui ont habituellement une atteinte hépatique peu sévère, une fibrose portale supérieure à 2 selon le score METAVIR a été observée principalement chez ceux qui ont consommé de l'alcool [7].
Sur le plan thérapeutique, les dernières conférences de consensus sur l'hépatite chronique virale C ont recommandé, en cas de consommation d'alcool supérieure à 20 g/l, de ne débuter le traitement qu'après l'obtention d'un sevrage complet et durable. Une durée de six mois de sevrage a été proposée, sans que l'on dispose de données scientifiques justifiant une telle proposition.
Les recommandations thérapeutiques chez les malades atteints d'infection virale C et ayant une consommation excessive d'alcool devraient être fondées sur les réponses aux questions suivantes : 1) quels sont les effets de l'alcool sur la réplication virale C ? ; 2) l'observance du traitement antiviral peut-elle être affectée par la consommation d'alcool ? ; 3) l'efficacité du traitement est-elle modifiée par une consommation excessive d'alcool ? ; 4) les malades alcoolodépendants infectés par le VHC justifient-ils des recommandations spécifiques ?
Alcool et réplication virale C
La connaissance des relations entre l'alcool, la réplication virale et éventuellement la diversité génétique est indispensable à la compréhension des mécanismes impliqués dans l'efficacité du traitement antiviral chez les buveurs excessifs.
Il n'existe aucune relation entre la consommation d'alcool et la répartition des génotypes [5], [6], [8], [9]. À l'inverse, l'alcool pourrait modifier le cycle de réplication du VHC. De nombreuses études de malades infectés par le VHC ont suggéré que la consommation d'alcool est associée à une augmentation de la réplication virale C. Dans ces études, la virémie C était plus élevée chez les malades ayant une consommation excessive d'alcool par rapport aux malades abstinents [10] [11] [12] [13]. La stimulation de la réplication virale pourrait survenir à des doses faibles d'alcool [13]. En effet, dans une étude, les malades ayant une consommation journalière d'alcool supérieure à 10 grammes avaient des taux d'ARN du VHC significativement supérieurs (2,6 ± 0,8 _ 106 copies/ml) à celui des malades complètement abstinents (0,42 ± 0,16 _ 106 copies/ml, p = 0,02) [13]. Une diminution significative de la virémie C était observée chez les malades devenus abstinents pendant le suivi [13]. Une meilleure appréhension de la relation entre alcool et réplication virale C nécessite un recueil de la consommation d'alcool dans les jours précédant la quantification virale [11]. En analyse multivariée, la consommation récente d'alcool était corrélée à la charge virale (r = 0,26, p < 0,001) sans qu'il ne soit observé de corrélation entre la consommation d'alcool pendant les années précédant l'étude. Cependant, l'augmentation de la virémie C chez les consommateurs d'alcool n'a pas été observée dans toutes les études [14], [15]. Les causes pouvant expliquer ces discordances ne sont pas connues. L'absence de recueil de la consommation récente a pu contribuer à la discordance des résultats observés dans ces travaux [14], 1 [15]. Enfin, dans une étude, l'exclusion des malades ayant un rapport ASAT/ALAT élevé pourrait constituer un biais d'analyse [14]. L'exclusion de ce sous-groupe de malades aurait été effectuée en raison d'un risque de lésions hépatiques liées à l'alcool, plutôt qu'au virus C. Ce motif d'exclusion ne semble pas judicieux, car chez les malades infectés par le VHC un rapport ASAT/ALAT élevé est un indicateur de cirrhose plutôt que d'hépatopathie alcoolique.
Les mécanismes de l'augmentation de la charge virale C après consommation d'alcool restent obscurs. Une libération plus importante des particules virales à partir des cellules hépatiques nécrosées, une augmentation de la réplication virale intracellulaire et une altération de la réponse immunitaire ont été suggérées. Dans l'infection virale C, la réponse cellulaire tient un rôle prépondérant. Ainsi, après une contamination virale C, il a été observé que la réponse cellulaire T spécifique (CD4 et CD8) était plus importante chez les malades ayant éliminé le virus que celle des malades ayant évolué vers une forme chronique [16]. L'hypothèse d'une altération de la réponse immunitaire a été testée à l'aide d'un modèle animal de souris alcoolisées [17]. Les souris alcoolisées avaient une diminution de la prolifération lymphocytaire T en présence de l'antigène de la capside du VHC. Les lymphocytes extraits des souris alcoolisées avaient un profil d'expression de type Th0, tandis qu'un profil d'expression de type Th1 était observé chez les souris contrôles. Chez les souris alcoolisées, trois semaines d'interruption de l'alcoolisation restaurait la prolifération lymphocytaire et le profil d'expression Th1 en réponse à l'antigène de capside du VHC. Enfin, l'administration de GM-CSF et d'interleukine 2 permettait l'obtention d'une réponse lymphocytaire de type Th1 chez les souris alcoolisées. Chez l'homme, une étude a observé que le taux sérique de néoptérine, marqueur de l'activation de l'immunité cellulaire, était abaissé chez les malades ayant une infection virale C et une consommation excessive d'alcool par rapport aux abstinents : 5,7 ± 1,5 pmol/ml vs 8,1 ± 5 pmol/ml [12]. À l'inverse, le taux d'ARN du VHC était plus élevé chez les malades ayant consommé de l'alcool que les malades non buveurs : 8,5 ± 0,5 log10 vs 7,7 ± 0,8 log10 copies/ml (p < 0,01) [12]. Ces résultats expérimentaux suggèrent qu'une diminution de la réponse lymphocytaire T peut être impliquée dans l'augmentation de la charge virale C observée chez les malades ayant une consommation excessive d'alcool.
Récemment, la diversité génétique du VHC a été étudiée chez les malades buveurs excessifs [18]. La diversité génétique était plus importante chez les buveurs excessifs que chez les abstinents [18]. Ce résultat doit être interprété avec précaution du fait des difficultés techniques associées à ce type d'approche.
Observance et consommation d'alcool
L'influence de la consommation d'alcool sur l'observance du traitement antiviral n'est pas documentée chez les malades ayant une hépatite chronique C. À l'inverse, de nombreux travaux ont évalué le rôle de la consommation de boissons alcoolisées dans l'observance du traitement antirétroviral chez les malades infectés par le VIH [19] [20] [21] [22] [23] [24]. La plupart des études ont observé qu'une consommation d'alcool était un critère prédictif de mauvaise observance. Dans une étude française, les facteurs prédictifs indépendants de mauvaise observance étaient le jeune âge, le sexe masculin, une consommation d'alcool et une toxicomanie intraveineuse [21]. Chez les malades atteints de tuberculose pulmonaire, la prise de boissons alcoolisées diminue l'observance du traitement antituberculeux et pourrait être associée à une augmentation du taux de résistance au traitement [25], [26]. L'observance du traitement antituberculeux serait 1,4 fois plus importante chez les abstinents que chez les consommateurs de boissons alcoolisées. Une enquête a observé que 85 % de médecins considéraient l'existence d'une consommation excessive d'alcool comme pouvant justifier d'un report de l'initiation du traitement antirétroviral [23]. Ces données d'observance en fonction de la consommation d'alcool chez les malades VIH et les malades atteints de tuberculose pulmonaire justifient une évaluation de l'observance du traitement antiviral C.
Les effets de l'alcool sur la tolérance au traitement antiviral sont mal connus. Dans une étude, la qualité de vie sous interféron des malades ayant consommé de l'alcool serait similaire à celle des malades abstinents [27]. Dans cette étude, les seules variables affectant la qualité de vie étaient la présence d'une affection médicale ou psychiatrique. Une étude a suggéré que l'interféron pouvait favoriser le déclenchement d'une hépatite alcoolique [28]. L'influence réelle de l'interféron dans cette étude reste discutable. Les recommandations concernant la consommation d'alcool semblent correctement suivies chez les malades ayant une infection virale C [29]. La diminution de la consommation est particulièrement nette pendant le traitement et semble être durable après l'arrêt de ce dernier [29]. Une reprise de la consommation d'alcool a été incriminée dans un suicide survenu pendant un traitement par l'interféron [30].
Effets de l'alcool sur l'efficacité de l'interféron
L'efficacité du traitement antiviral semble diminuée chez les malades ayant été des buveurs excessifs [12], [31] [32] [33] [34]. La plupart des études ont été réalisées pendant l'ère de la monothérapie. Dans une étude, une normalisation prolongée de l'activité sérique des aminotransférases n'était obtenue que dans 6 % des cas chez les malades ayant consommé de l'alcool et dans 30 % des cas chez les malades abstinents. Des résultats similaires ont été obtenus en termes de réponse virologique prolongée (6 % vs 22 %) [12]. L'étude de 119 malades traités par interféron a montré que le risque relatif d'échec au traitement était significativement plus important chez les malades ayant consommé de l'alcool par rapport aux malades n'en ayant jamais consommé (OR : 7,06 ; 95 % IC : 1,44-33,08, p < 0,001) [32]. Les malades ayant été buveurs excessifs avaient une fibrose hépatique plus importante, mais la fibrose, dans cette étude, n'était pas prédictive de résistance au traitement antiviral, contrairement à ce qui a été rapporté dans de nombreux travaux. Par ailleurs, la quantité d'alcool ingérée était une variable prédictive indépendante d'une mauvaise réponse virologique prolongée (OR 1,004, 95 % IC : 1,001-1,007). Ce dernier résultat suggère que, parmi les malades ayant consommé de l'alcool, le sous-groupe avec une consommation élevée est le plus résistant à l'interféron.
Les influences de la durée du sevrage et de la quantité d'alcool ont été évaluées dans une étude [34]. Tous les malades étaient abstinents au début du traitement. Les malades avaient été classés en 4 groupes en fonction du profil de consommation : (a) irrégulière, (b) modéré (<= 69 g/j), (c) élevé (> 69 g/j) avec un sevrage de plus de 6 mois et (d) élevé (> 69 g/j) avec un sevrage obtenu peu de temps avant le traitement antiviral. Une réponse virologique prolongée était obtenue respectivement dans 27,7 %, 25 %, 15,8 % et 0 %, selon que la consommation était irrégulière, modérée, élevée avec un sevrage de plus de 6 mois et élevée avec un sevrage récent. Cette étude suggère qu'un sevrage court et qu'une consommation excessive d'alcool sont des facteurs prédictifs de résistance au traitement antiviral. On ne dispose pas de données sur l'influence d'une consommation d'alcool sur l'efficacité de la bithérapie interféron-ribavirine.
Traitement antiviral et alcoolodépendance
Parmi les malades ayant une infection virale C et une consommation excessive d'alcool, un certain nombre sont alcoolodépendants. La prise en charge de la dépendance alcoolique permet un sevrage complet de la consommation d'alcool dans 30 % des cas, une diminution de l'intoxication alcoolique dans 40 % des cas et est un échec dans 30 % des cas [35]. Ainsi, l'absence d'obtention d'un sevrage écarte du traitement antiviral approximativement 70 % des malades alcoolodépendants.
Les malades alcoolodépendants consommant le plus souvent plus de 100 g par jour semblent exposés au risque le plus élevé de développer une cirrhose décompensée. En effet, une étude récente a montré qu'une dose journalière d'alcool inférieure à 50 g a un effet synergique avec le VHC, tandis que l'effet d'une dose supérieure à 125 g serait multiplicatif [36]. En conclusion, il semble nécessaire d'évaluer le traitement antiviral en termes d'efficacité, de tolérance et d'observance chez les malades alcoolodépendants en raison de la sévérité de leur évolution hépatique.
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