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"Nous remercions les Editions Masson qui ont accepté à titre gracieux la reproduction
de l'ensemble de ces textes issus de leur fonds éditorial"


Hépatite C et usage de drogue : épidémiologie, dépistage, histoire naturelle et traitement
Damien LUCIDARME (1)

(1)Service d'Hépato-Gastro-Entérologie. Hôpital Saint-Philibert, 115, rue du Grand-But, 59160 Lomme

Gastroentérologie clinique & biologique 2002; 26: 112-120
© Masson, Paris, 2002

 

Gastroentérologie clinique & biologique

 

Depuis la quasi-disparition du risque viral lié à la transfusion au début des années 90, la toxicomanie par voie intraveineuse (IV) est devenue le principal facteur de contamination par le virus de l'hépatite C (VHC). Si un usage maîtrisé est possible avec le cannabis, l'usage d'opiacés aboutit rapidement à la dépendance. Cette dépendance est à l'origine des risques sanitaires et sociaux de la toxicomanie dont le VHC ne représente que l'un des aspects. Les autres conséquences somatiques sont les infections par les virus de l'immunodéficience humaine (VIH) et de l'hépatite B (VHB), les infections bactériennes ou fongiques, les surdoses, la morbidité liée à l'activité spécifique de chaque produit et celle liée aux pratiques d'injection [1].
Depuis 1993, la politique française de prise en charge des usagers de drogue a adopté la stratégie de réduction des risques. La mesure essentielle, après l'amélioration de l'accès aux seringues, a été la mise à disposition des médecins de médicaments destinés à la substitution opiacée. À partir de 1995, l'accès à la méthadone a été étendu, et surtout en 1996, la buprénorphine haut dosage (Subutex®) a été mise sur le marché. Actuellement, le Subutex® est prescrit par des médecins généralistes à environ 80 000 personnes et la méthadone à environ 8 000 personnes [1].
Cette mise au point est une synthèse de l'épidémiologie récente, du dépistage, de l'histoire naturelle et du traitement de l'hépatite C dans la population toxicomane.

Épidémiologie

Prévalence

En 1999, le nombre des usagers de drogue " à problèmes " était estimé en France entre 142 000 et 176 000 [2]. Parmi ces usagers, la proportion d'injecteurs n'était pas connue avec précision. Cependant, à partir des chiffres de vente de seringues et de médicaments de substitution, environ un tiers serait injecteurs réguliers, un tiers injecteurs occasionnels et un tiers non injecteurs ou anciens injecteurs. Les frontières entre injecteurs réguliers et occasionnels sont floues, de même que celles entre injecteurs occasionnels et anciens.
Le devenir des sujets non injecteurs ou anciens injecteurs a fait l'objet d'une étude prospective de cohorte aux Pays-Bas [3]. Cent quatre-vingt-quatre usagers de drogue n'ayant jamais utilisé la voie IV ou l'ayant utilisée pour la dernière fois plus d'un an auparavant ont été suivis de 1985 à 1992. Après un suivi moyen de 5 ans, 30 % des non-injecteurs étaient devenus injecteurs et 70 % des anciens injecteurs avaient repris leurs anciennes habitudes. Les facteurs prédictifs étaient un usage au long cours de cocaïne, une consommation d'héroïne au moment de l'inclusion, une relation stable avec un ou une partenaire pratiquant des injections. Cette incidence élevée du passage à la voie IV ou de sa réutilisation explique d'une part le renouvellement permanent de la population d'usagers de drogue IV et illustre d'autre part les risques d'une simplification trop schématique des usages.
Le VHC n'a fait l'objet d'un recueil national sur une base déclarative chez les usagers de drogue qu'à partir du milieu des années 90 [2], [4], [5]. Au premier semestre 1998, la prévalence du VHC s'établissait à 63 % chez les usagers de drogue par voie IV fréquentant les Centres spécialisés de soins pour toxicomanes avec hébergement et était proche de 40 % parmi les usagers de moins de 25 ans [4]. En 1998, la prévalence du VHC parmi les usagers de drogues fréquentant les programmes d'échange de seringues (PES) était de 58 % [5] et de 40 % parmi ceux utilisant la voie IV depuis moins de 2 ans [6]. Ces résultats indiquent que l'épidémie continue. Ces chiffres concordants reflètent l'endémie sur l'ensemble du territoire. Ils ont toutefois été obtenus à partir d'échantillons dont il est difficile d'apprécier la représentativité. Les toxicomanes fréquentant les PES ont un long passé d'usage de drogue [5]. À l'inverse, le caractère déclaratif de la séropositivité implique une sous-estimation de la prévalence réelle [7], [8].
La séropositivité est souvent le reflet de contaminations anciennes et donc de pratiques à risque anciennes. Ces études traduiraient non pas l'échec de la politique de réduction des risques en matière de prévention de l'hépatite C, mais davantage sa mise en place tardive et son caractère insuffisant. Les partages de seringues qui étaient la règle jusqu'à l'épidémie de sida au milieu des années 80 ont beaucoup diminué, mais concernent encore 10 à 20 % des toxicomanes [2], [5]. D'autres pays européens, la Suisse [9], les Pays-Bas [10] ou le Royaume-Uni [11] ont adopté plus tôt une politique de réduction des risques. Dans ces pays, la prévalence de l'infection par le VHC est de 30 à 40 % [9], [11].
La prévalence du VHC parmi les usagers de drogue n'ayant jamais utilisé la voie IV est d'environ 10 % [8], [12], [13]. Une contamination sexuelle, une expérimentation par voie IV oubliée ou inavouée semblent les hypothèses les plus plausibles. Bien que probablement anecdotiques, on ne peut exclure des contaminations après partage de pailles de " sniff " [14], perçage ou tatouage [15].

Incidence et facteurs de risque

Les études de cohorte permettent de mesurer l'incidence des nouvelles contaminations et de corréler " en temps réel " séroconversions et facteurs de risque. Les résultats de ces différentes études figurent sur le tableau I [9], [16] [17] [18] [19] [20] [21] [22] [23]. L'incidence annuelle est comprise entre 4,2 % à Genève [9] et 16,7 % à Seattle [21]. L'analyse intermédiaire d'une étude prospective dans le Nord-Est de la France a montré que, parmi 172 toxicomanes séronégatifs ayant utilisé la voie IV au moins une fois, 11 (6 %) ont présenté une séroconversion dans un délai compris entre 3 et 9 mois après l'inclusion [24].
Le rôle des partages de filtres et de récipients de préparation comme vecteurs de contamination par le VHC a été récemment confirmé [21]. Treize % des contaminations leur seraient attribuables en l'absence de partage de seringues. Dans cette étude, l'incidence du VHC dans un échantillon de toxicomanes ayant injecté au moins une fois dans l'année précédant l'inclusion était de 16,7 % par an. L'incidence était de 29 % par an chez ceux qui partageaient la seringue, de 16 % par an chez ceux qui ne partageaient pas la seringue, mais partageaient le récipient de préparation et le filtre, et de 4,2 % chez ceux qui ne partageaient ni seringue, ni récipient, ni filtre [21].
Les sujets les plus à risque de séroconversion sont âgés de moins de 20 ans [23], désocialisés et ayant des antécédents d'incarcération [23], pratiquent plusieurs injections par jour [17], [21] depuis moins de deux ans [16], [19], [21] et partagent seringues et matériel de préparation [17], [21]. Ce profil un peu décourageant en termes de prévention doit être nuancé. Il est le fruit d'études déjà anciennes, menées entre 1985 et 1997, et pour trois d'entre elles aux États-Unis [17], [19], [21], pays dont la politique de réduction des risques était encore embryonnaire.
Au début des années 90, les taux de contamination étaient de 66 à 90 % après une à deux années de pratique IV [25] [26] [27] et suivaient une courbe de type exponentiel. À San Francisco entre 1997 et 1999, la vitesse de contamination par le VHC suivait encore un modèle exponentiel même si la prévalence de l'hépatite C d'environ 45 % semblait plus faible que par le passé [28]. Une étude récente au Royaume-Uni, pays où la politique de réduction des risques est très active, a montré que le taux de contamination était linéaire dans le temps [11]. Ainsi, une contamination moins précoce que par le passé permet de rendre effectif les messages de prévention et vice versa.

 

Prévention

Lorsqu'une épidémie virale est installée, pour une faible endémie et une contagiosité modérée, toute réduction des risques aboutira à un contrôle de l'épidémie. En revanche, en cas de forte endémie et de contagiosité importante, il faut une disparition presque totale des pratiques à risque pour contrôler l'évolution [29].
La seringue empruntée, le matériel de préparation partagé, l'entraide entre injecteurs (hétéro-infection manuportée) sont les trois modes de contamination [30]. Le cas observé le plus fréquemment est celui de deux injecteurs qui, utilisant chacun leur propre matériel sur une préparation commune, pensent de bonne foi ne pas faire prendre de risque à l'autre. La cuillère ou le filtre sont pourtant contaminés par la seringue du premier, parce que cette seringue à déjà été préalablement utilisée. Cuillères ou filtres contaminent ensuite la seringue du compagnon d'injection [30].
La probabilité de contamination par le VIH à partir d'une injection unique avec une aiguille utilisée par un toxicomane de statut sérologique inconnu serait de l'ordre de 6 pour 100 000 alors qu'elle serait de l'ordre de 1,3 % pour le VHC [31]. Ainsi, le risque de contracter le VHC serait environ 200 fois plus élevé que de contracter le VIH. Cette contagiosité beaucoup plus forte du VHC que du VIH, liée essentiellement à la prévalence très élevée du VHC, explique que la politique de réduction des risques soit efficace pour le VIH, mais insuffisante pour le VHC [1]. La fréquence d'emprunt de la seringue est, en France, d'environ 20 % dans l'enquête PES [5]. La fréquence de la mise en commun du matériel entre injecteurs est de l'ordre de 55 % dans l'enquête PES [5].
La prévention de l'hépatite C ne se résume pas à un effort de pédagogie de l'injection aseptique. La proximité et la gratuité de l'accès au matériel stérile sur l'ensemble du territoire seraient les deux conditions nécessaires au contrôle de l'épidémie d'hépatite C dans la population toxicomane [30]. Les pharmacies délivrent 90 % des seringues stériles aux usagers de drogue et les PES 10 % [1]. Les pharmacies répondent au critère de proximité, mais pas à celui de gratuité. Les PES répondent au critère de gratuité, mais pas à celui de proximité. Ni les pharmacies, ni les PES ne permettent de répondre à la demande en dehors des heures ouvrables.
La prévention de l'usage de la voie injectable semble elle-même possible. Une étude hollandaise menée de 1986 à 1998 [10] a montré qu'un très large dispositif d'échange de seringues n'était pas incompatible avec une diminution significative de l'usage de la voie IV favorisée par une large diffusion des traitements de substitution.
Ainsi, il semble nécessaire de renforcer la politique de réduction des risques tout en poursuivant les efforts de recherche épidémiologique permettant de comprendre les failles du dispositif actuel. Un accès facile 24 heures sur 24, si possible gratuit, au matériel stérile pourrait permettre le contrôle de l'épidémie. Nul doute que tout ce qui permettra d'orienter vers un usage non parentéral des drogues contribuera à diminuer le risque viral tant qu'une vaccination ne sera pas disponible.


Dépistage

Dépistage dans la population générale à risque

L'usage de drogue était, de loin, le principal facteur de risque parmi les sujets dépistés positifs dans plusieurs enquêtes récentes de dépistage du VHC parmi les populations à risque [32] [33] [34]. Celui-ci représentait 45 % des cas d'hépatite C dépistés en médecine générale [32], [33] et jusqu'à 86 % en Centre de dépistage anonyme et gratuit [34]. Toutefois, une démarche volontariste de dépistage n'est pas toujours suivie d'une prise en charge thérapeutique. En Poitou-Charentes, seul 13 % des toxicomanes dépistés positifs ont reçu un traitement dans les 6 mois ayant suivi le diagnostic [32]. Le traitement n'était pas indiqué dans 50 % des cas et était impossible à instaurer en raison de la toxicomanie dans 37 % des cas.
Dépistage en milieu carcéral
La dépendance aux opiacés a aussi pour conséquence la marginalité, l'exclusion familiale et professionnelle et la rupture institutionnelle dont l'incarcération, très fréquente dans la trajectoire des usagers de drogue, constitue la manifestation la plus visible et la plus violente [1]. Dans un échantillon de 806 détenus en maison d'arrêt en 1996 à Lille, d'âge moyen 42 ans, 54,5 % reconnaissaient être toxicomanes ou l'avoir été [13]. Parmi ceux-ci, 55,6 % avaient une sérologie VHC positive. Le risque était plus élevé (80 %) chez les injecteurs que chez les autres (11 %). Ces résultats sont voisins de ceux rapportés en milieu carcéral dans d'autres pays occidentaux [35] [36] [37]. La prison peut être le lieu d'initiation à la toxicomanie et de transmission de l'hépatite C [38].

Dépistage dans la population toxicomane

En 1994, le pourcentage de toxicomanes ne connaissant pas leur statut sérologique était inférieur à 50 % [4]. En 1998, 60 à 80 % des toxicomanes injecteurs connaissaient leur statut sérologique [4], [5]. La connaissance de la sérologie VIH [39] ou VHC [40] permettrait de renforcer la prévention en modifiant les pratiques à risque. La poursuite des efforts de dépistage est nécessaire même s'il existe des obstacles. Beaucoup ne fréquentent pas les Centres spécialisés de soins aux toxicomanes (CSST). Un mauvais état veineux rend celui-ci parfois très difficile.
Un dépistage sur prélèvements salivaires pourrait dans certaines circonstances représenter une alternative au dépistage sanguin [8], [41] [42] [43] [44] [45]. La sensibilité et la spécificité du dépistage de l'infection par le VHC sur prélèvement salivaire varient selon les études les plus récentes, respectivement de 80 à 85 % et de 98 à 100 % [44], [45]. Cette méthode permet de dépister la plupart des sujets virémiques [44] [45] [46]. Ce mode de dépistage est très utile dans le cadre d'études épidémiologiques concernant les usagers de drogue [8], [11], [24]. Son utilisation en pratique quotidienne serait possible, mais l'organisation reste à définir. Les principales limitations sont une sensibilité imparfaite et la nécessité de confirmer un résultat positif par une sérologie et une recherche de l'ARN. L'intérêt d'une telle approche réside dans l'hypothèse qu'un dépistage régulier permettrait une meilleure sensibilisation du sujet anti-VHC négatif vis-à-vis des conduites à risque. De plus, un traitement d'une durée de six mois en cas de séroconversion récente (inférieure à 6 mois) permettrait un taux d'éradication virale proche de 100 % [47].
Le dépistage est un acte de prévention secondaire accompagnant les actions de prévention de la contamination. Il doit être associé à une information objective sur la maladie et ses conséquences en évitant à la fois toute banalisation incongrue et toute dramatisation excessive.


Histoire naturelle

Histoire naturelle de l'hépatite C

L'hépatite C est une maladie virale en général lentement progressive dont l'évolution et le pronostic sont corrélés à la fibrose hépatique et ses complications. Au décours d'une hépatite aiguë, environ 30 % des sujets guérissent spontanément [47] [48] [49]. Environ 20 % développent une infection chronique asymptomatique avec une activité sérique des aminotransférases normale et des lésions histo-pathologiques minimes. Enfin, environ 50 % des malades évoluent vers une hépatite chronique susceptible de conduire à une cirrhose. Celle-ci survient chez environ 20 % de ces malades après 10 à 20 ans d'évolution. Elle est de gravité variable, mais peut entraîner la mort en l'absence de transplantation [50].
Plusieurs co-facteurs jouent un rôle important dans le développement de la cirrhose
1. l'âge au moment de la contamination : en général, les sujets contaminés à un âge avancé ont une maladie d'évolution rapide alors que les sujets infectés jeunes ont une maladie d'évolution plus lente [51] ;
2. l'alcoolisme [52], [53] ;
3. la co-infection par le VIH [53], [54] ;
4. la co-infection par le VHB [55].
La ponction biopsie hépatique (PBH) est l'examen de référence pour déterminer l'importance de l'activité et de la fibrose. Le degré de fibrose reste le seul marqueur pronostique fiable de la probabilité de progression de la maladie [56]. Le pronostic peut être évalué en utilisant le concept de vitesse de progression de la fibrose définie par le rapport du stade METAVIR [57] sur la durée probable de la maladie avec pour hypothèse une linéarité de l'évolution dans le temps [51].
Bien que s'inscrivant dans ce cadre général, l'histoire naturelle de l'hépatite C du toxicomane présente quelques particularités. Le diagnostic et la prise en charge thérapeutique se font à un âge plus jeune avec pour conséquences une contamination récente et une atteinte histologique le plus souvent modérée. Dans un large échantillon de 1 540 toxicomanes de 30 services hospitaliers de toute la France, l'âge moyen était de 30 ans et la durée moyenne de l'infection de 8 ans [58]. Mille trois cent quatorze de ces malades ont eu une PBH qui montrait des lésions minimes à modérées dans 85 % des cas, des lésions sévères dans 8 % des cas et une cirrhose dans 7 % des cas. À l'inverse, dans une série hospitalière de toxicomanes d'âge moyen 43,5 ans contaminés en moyenne 20,4 ans auparavant, une cirrhose était présente dans 36 % des cas [59]. Quatre-vingt-dix-neuf % d'entre eux étaient virémiques et 60 % symptomatiques. Le recrutement de malades plus graves dans les centres de référence biaise ce type d'études rétrospectives issues de ces centres [48], [60].
L'hépatite C du toxicomane a un risque évolutif à 20 ans vers la cirrhose d'environ 5 % [61]. Ainsi, 150 toxicomanes australiens ayant eu une hépatite aiguë C entre 1971 et 1975 à un âge moyen de 19 ans ont été suivis pendant 24 ans [62]. Cinquante-quatre % étaient virémiques, 69 % des sujets virémiques avaient une élévation de l'activité des aminotransférases, 8 % avaient une cirrhose et seul un malade était décédé d'insuffisance hépatique terminale. Ces résultats rassurants s'expliquent par l'âge moyen jeune des malades (< 45 ans) à la fin du suivi. Dans une autre étude, 40 malades parmi 1 667 usagers séropositifs, dont la durée moyenne de la maladie était de 13,7 ans à l'inclusion, ont présenté une insuffisance hépatique terminale après un suivi moyen de 8,8 ans [63]. Les facteurs prédictifs de gravité de la maladie étaient un âge à l'inclusion > 38 ans et une consommation hebdomadaire d'alcool > 260 g. Le risque évolutif à plus long terme est difficile à appréhender. En réalité, la vitesse de progression de la fibrose n'est pas parfaitement linéaire dans le temps. L'évolution des lésions est plus rapide après 50 ans [61], [64].
Dans la population toxicomane caractérisée par une fibrose minime à modérée et une durée d'évolution courte de la maladie, la valeur prédictive de l'évolution à long terme du score de progression de la fibrose est discutable, tant la marge d'erreur est importante. La PBH permet toutefois le diagnostic des sujets ayant une fibrose évoluée (F3 ou F4) justifiant une prise en charge thérapeutique rapide. L'intérêt des marqueurs biologiques non invasifs de fibrose est en cours d'évaluation [65], [66].
Si la contamination à un âge jeune représente un élément de bon pronostic à moyen terme (avec une incertitude à long terme), la présence fréquente de facteurs de co-morbidité tels qu'un alcoolisme surajouté ou une co-infection par le VIH ou le VHB contribue à une aggravation très nette du pronostic de l'hépatite C.
Une consommation quotidienne d'alcool supérieure à 40-50 g/j entraîne un risque accru de maladie grave du foie [51], [52]. Un alcoolisme important (> 80 g/j) serait présent chez un tiers des malades toxicomanes IV et entraînerait un doublement du risque de cirrhose [53].
Soixante à 90 % des usagers de drogue contaminés par le VIH le sont aussi par le VHC [53]. La co-infection par le VIH s'accompagne d'une sévérité accrue des lésions anatomo-pathologiques hépatiques avec une évolution, non seulement plus fréquente, mais aussi plus rapide, vers la cirrhose [53].
La co-infection VHC-VHB n'est pas exceptionnelle dans la population toxicomane. Cette co-infection est caractérisée sur le plan virologique par une inhibition réciproque de la réplication des deux virus et sur le plan histologique par une sévérité accrue des lésions par rapport à l'infection par le VHC seul [55].

Histoire naturelle de la toxicomanie

À la différence des contaminations " sporadiques ", mais comme bon nombre d'hépatites C post-transfusionnelles [67], l'hépatite C survient dans le cadre d'une maladie, la toxicomanie, dont l'histoire naturelle peut diminuer l'espérance de vie.
Quel que soit le pays, les études de cohortes qui comparent la mortalité des usagers de drogue à celle de la population générale, mettent en évidence une surmortalité importante. Le taux de mortalité varie de 5 [62] à 35 pour mille personnes-années [68]. Les quatre causes principales de mortalité sont les décès par sida, les surdoses, les suicides et autres morts violentes, et les infections hors sida dont la pathologie hépatique [69]. À cet égard, l'étude de Rodger et al. est instructive [62]. Le taux de mortalité 24 ans après la contamination était de 12 %. Les principales causes étaient les surdoses (28 %), les suicides (17 %), les cancers (17 %), la pathologie cardio-vasculaire (11 %) et les hépatites virales B et C (11 %).
Ces dernières années, les trithérapies anti-VIH et les traitements de substitution ont contribué à faire reculer de façon spectaculaire la mortalité liée au sida et par surdose. En France, en l'absence d'étude de cohorte, il est impossible d'avoir une vision globale de la mortalité chez les usagers de drogue. Le nombre de décès par sida chez les usagers de drogue est passé de 1 037 en 1994 à 267 en 1997 [2]. De même, le nombre de décès par surdose est passé de 564 en 1994 à 118 en 1999 [1].
En conclusion, le pronostic individuel de l'hépatite C du toxicomane est difficile à établir au moment du diagnostic. D'une façon générale, si l'évolution vers la fibrose sévère est rare les dix premières années [58], le pronostic à très long terme pourrait être au moins aussi sévère que celui des hépatites C d'autres étiologies [61]. Il faut aussi rappeler que l'hépatite C se greffe sur une maladie, la toxicomanie, dont le pronostic semble encore plus grave que celui de l'hépatite C [70]. L'influence de ces deux maladies sur la morbidité et la mortalité à très long terme est encore inconnue.


Traitement

Position du problème

L'usage de drogue est devenu le principal motif de contamination par le VHC des files actives aussi bien des centres hospitaliers universitaires (CHU) [71] que des centres hospitaliers généraux [72]. Au CHU de Rennes, la contamination par toxicomanie représentait 11 % des cas en 1990 et 42 % en 1997 alors que la contamination par transfusion représentait 54 % des cas en 1990 et 30 % en 1997 [71].
Si la politique de réduction des risques sanitaires et les campagnes de dépistage de l'hépatite C parmi les sujets à risque, au premier rang desquels figurent les usagers de drogue, font désormais l'objet d'un certain consensus, le traitement de l'hépatite C des toxicomanes reste controversé. En 1997, le texte long de la conférence de consensus française sur l'hépatite C indiquait qu'il fallait s'efforcer d'obtenir avant de commencer le traitement un sevrage complet et durable, éventuellement à l'aide de produits de substitution [73]. La conférence américaine de 1997 précisait qu'un sevrage d'au moins 6 mois était nécessaire avant d'envisager tout traitement [74]. En 1999, les conclusions de la conférence de consensus européenne étaient les suivantes [50] : " Étant donné l'efficacité faible et les effets secondaires du traitement actuel de l'hépatite C, beaucoup de malades atteints d'hépatite C ne sont pas candidats à un traitement. En particulier, les malades qui continuent à consommer de l'alcool et les malades qui poursuivent leur toxicomanie ne doivent pas être traités à cause du risque de réinfection. En outre, la compliance au traitement est faible chez les alcooliques et chez les toxicomanes. "
Les justifications de ces recommandations étaient que
1. l'usage de drogue posait une menace à court terme plus grande pour la santé que l'hépatite C ;
2. cela augmentait le risque d'effets indésirables associés au traitement anti-viral ;
3. il existait une probable mauvaise compliance au traitement [75]. Qu'en est-il en 2002 ?
Ces cinq dernières années ont été marquées, d'une part, par une très large diffusion des traitements de substitution et, d'autre part, par des avancées thérapeutiques très importantes dans le traitement de l'hépatite C [76], [77].
Les principales conséquences des traitements de substitution sont une entrée et un maintien dans le système de soins d'une majorité d'usagers de drogue " à problèmes ". Une enquête menée en médecine générale de 1996 à 1998 auprès de 919 malades substitués a montré qu'après 2 ans, les 2/3 des sujets sous Subutex® étaient encore dans le système de soins [78]. Les traitements de substitution en contrôlant les symptômes physiques de manque permettent un suivi médical régulier que la dépendance aux opiacés et l'instabilité psychique associée rendaient impossibles auparavant. La principale conséquence sanitaire mesurable est une diminution très significative du taux de mortalité par surdose [1].
L'interféron pégylé associé à la ribavirine est devenu le traitement de référence de l'hépatite chronique C. Une éradication virale est obtenue dans 54 à 56 % des cas [76], [77]. Les résultats de cette bithérapie sont encore meilleurs dans le sous-groupe de malades de génotype 3a avec des taux d'éradication atteignant 76 à 82 %.
Ainsi, la diffusion des traitements de substitution et l'amélioration spectaculaire des traitements anti-viraux font que le débat sur le traitement de l'hépatite C des usagers de drogue mérite d'être réouvert.

Particularités du traitement en cas de toxicomanie

Répartition des génotypes du VHC

La répartition des génotypes du VHC de la population toxicomane est différente de celle observée en cas de contamination sporadique ou post-transfusionnelle. Une étude réalisée par le Groupe français d'étude moléculaire des hépatites (GEMHEP) [79] regroupant les données de 1 872 malades provenant de 14 centres a montré que la répartition des génotypes dans la population toxicomane était la suivante : génotype 1a : 26,0 %, génotype 1b : 12,8 %, génotype 2a : 3,3 %, génotype 3a : 43,2 %, autres génotypes : 16,7 %. Celle de la population transfusée était la suivante : génotype 1a : 13,0 %, génotype 1b : 52,6 %, génotype 2 : 12,4 %, génotype 3a : 11,9 %, autres génotypes : 10,1 %. Les génotypes 2 et 3a sont associés à une meilleure efficacité thérapeutique. En bref, les toxicomanes présentent un génotype favorable dans près d'un cas sur deux et les transfusés dans seulement un cas sur quatre.

Objectif du traitement

Les indications thérapeutiques de l'hépatite C du toxicomane ne semblent pas différentes de celles du sujet non toxicomane. Compte tenu du jeune âge habituel de ces malades, l'objectif prioritaire sinon unique est l'éradication virale dont le critère de jugement est la négativité de la virémie 24 semaines après l'arrêt du traitement.
Le traitement peut-il être envisagé comme outil de prévention ? Le traitement d'une fraction suffisamment importante de la population toxicomane sur la base d'une simple virémie positive permettrait de limiter la diffusion de l'épidémie en réduisant les risques d'éventuels partages de matériel. Un biais de sélection des candidats au traitement et une part d'effets secondaires induits en excès seraient à prendre en compte.
Une équipe allemande a évalué la faisabilité d'une telle approche [80]. Un traitement par interféron et ribavirine a été proposé entre août 1997 et décembre 1998 à 100 toxicomanes VHC positif et ARN-VHC positif consécutifs hospitalisés pour sevrage à la méthadone sans PBH préalable [80]. Environ 26 % d'entre eux consommaient au moins 100 g d'alcool par jour et présentaient des signes d'alcoolo-dépendance. Cinquante ont accepté le traitement. Le niveau d'éducation des malades ayant accepté le traitement était nettement supérieur à ceux qui l'avaient refusé. Quarante pour cent des sujets traités étaient diplômés de l'enseignement supérieur et 48 % avaient un emploi stable. Dix-huit malades (36 %) ont eu une réponse virologique durable selon les critères usuels. Les auteurs concluaient que le traitement de l'hépatite C du toxicomane en cours de sevrage était possible. Des résultats comparables ont été obtenus en Angleterre [81]. Les taux de réponse virologique durable dans ces deux études étaient peu différents de ceux des grandes études internationales [82], [83].

Particularités des toxicomanes atteints d'hépatite C

Le traitement de l'infection par le VHC est difficile à supporter. Il nécessite un engagement sérieux de la part du malade et pose quelques problèmes spécifiques.

Effets secondaires particuliers au terrain

Les usagers de drogue présentent un risque de trouble psychiatrique nettement supérieur à celui de la population générale. Les consommateurs d'opiacés ont davantage de troubles de l'humeur et de troubles anxieux [84] qui peuvent être majorés par le traitement. La dépression est le facteur de co-morbidité le plus important. De 6 à 30 % des malades injectant des opiacés auraient une maladie dépressive sévère. Elle est associée à une aggravation du fonctionnement psychosocial et à un accroissement du risque de rechute dans l'héroïne et les autres drogues, alors que le malade est traité par la méthadone. Ces facteurs de co-morbidité psychiatrique (troubles anxieux et dépressifs, troubles du comportement, psychose) peuvent retarder ou faire obstacle à une prise en charge de l'infection à VHC. Une intoxication alcoolique est fréquemment associée à la dépendance opiacée. Elle peut représenter un mode évolutif de la toxicomanie après arrêt des opiacés. Cependant, on peut observer une stabilisation, voire une réduction de la consommation d'alcool grâce aux traitements de substitution [84].
Le traitement par interféron a des effets secondaires sérieux chez les malades ayant un désordre psychiatrique et une dépression. Ces symptômes dépressifs peuvent s'associer à des idées suicidaires ou à la survenue d'une tentative de suicide [85], [86]. Un antécédent de dépression sévère est souvent considéré comme une contre-indication à un traitement par interféron. Toutefois, chez un malade stabilisé mentalement avec ou sans psychotrope, sous couvert d'une surveillance sérieuse et d'une information du malade et de l'entourage, il est licite de proposer un traitement de l'hépatite C.

Problème de l'observance

L'observance de la bithérapie dans la population toxicomane est souvent jugée mauvaise. Il est cependant difficile de faire des généralisations à propos des usagers de drogue, car ils constituent un groupe hétérogène concernant la nature des produits utilisés, l'ancienneté et la fréquence des injections, les modes et circonstances d'administration, le degré de dépendance et la stabilité dans la vie.
La simplification du traitement peut améliorer l'observance. L'interféron pégylé administré une fois par semaine représente un progrès important. Toutefois, la qualité de l'observance ne se limite pas aux modalités de traitement. Elle dépend au moins de trois autres facteurs.

La dépendance aux opiacés et l'instabilité psychique

La dépendance aux opiacés et l'instabilité psychique qui en résultent sont des facteurs de mauvaise observance. Les traitements de substitution sont des cures de longue durée. Il faut souvent beaucoup de temps avant d'observer des stabilisations significatives des conduites de poly-intoxications, notamment lorsqu'il existe des troubles psycho-pathologiques associés [84].
Les conséquences somatiques et sociales de la dépendance
La prise en charge ne se résume pas à l'obtention d'un " sevrage durable ". Les conséquences, en particulier somatiques, de la dépendance sont parfois plus graves que la dépendance elle-même. Ces maladies associées et la précarité peuvent rendre très difficile la prise régulière d'un traitement.

La qualité de la relation médecin-malade

Une adaptation des soignants est indispensable. L'expérience du VIH a montré qu'au prix d'efforts considérables des malades, mais aussi des équipes soignantes, le défi pouvait être relevé. L'amélioration de l'observance du traitement passe par une relation confiante avec le malade en lui fournissant des informations claires concernant les effets attendus et un soutien attentif face aux éventuels effets secondaires du traitement. Une prise en charge conjointe de l'hépatite C et des conduites addictives est indispensable. Dans l'étude allemande [80], 78 % des malades traités ont reçu toutes les injections prévues au protocole et 10 % seulement des malades ont dû interrompre le traitement en raison d'effets secondaires. Ces résultats ne sont là encore pas différents de ceux des grandes études internationales [76], [82], [83].

Réinfections par le virus de l'hépatite C après traitement

La guérison spontanée ou sous traitement de l'hépatite C ne confère pas une immunité durable [87]. Des cas de réinfection ont été rapportés [88], [89]. La preuve de la réinfection est difficile à mettre en évidence. Deux circonstances peuvent être rencontrées en pratique courante
1. le changement de génotype [88], [89] ;
2. la nouvelle hépatite aiguë ou la repositivation de la virémie longtemps après une guérison dans un contexte de prises de risque. L'incidence de la recontamination est impossible à chiffrer. Toutefois, si l'on considère que l'incidence de l'hépatite C parmi les usagers de drogue séronégatifs est comprise entre 4 et 17 % par an [9], [16] [17] [18] [19] [20] [21], l'incidence de la réinfection est probablement inférieure à l'estimation la plus basse. En effet, les malades qui ont enduré un traitement jusqu'à son terme disposent probablement d'un ressort psychologique et d'une expérience de la maladie supérieurs aux sujets séronégatifs. Ainsi, dans l'étude allemande précédemment citée [80], parmi 18 malades présentant une réponse durable, aucun ne s'était à nouveau contaminé dans les 6 mois ayant suivi la fin du traitement bien que 10 de ces malades aient recommencé les injections d'héroïne après la cure de sevrage. Bien que le petit nombre de malades et le faible recul ne permettent pas de conclure de façon formelle, ces résultats semblent conforter l'hypothèse d'un risque faible de recontamination.

Traitement de l'hépatite C chez le toxicomane : controverse médicale ou débat de société ?

Aux États-Unis, le traitement de l'hépatite C des toxicomanes en 2001 reste discuté [75], [90]. Même si une véritable controverse médicale existe, des considérations économiques et l'organisation générale du système de protection sociale ne sont pas étrangères au débat. À titre d'exemple, un seul malade d'une cohorte de 1 667 toxicomanes VHC positif de Baltimore a bénéficié d'un traitement entre 1989 et 1997 [63].
En France, les opinions semblent avoir évolué en partie sous l'influence de l'expérience acquise dans la prise en charge thérapeutique de l'infection à VIH dont est aussi fréquemment atteinte cette population fragile et difficile [91]. L'impérieuse nécessité du traitement du sida chez ces malades a balayé bon nombre de réserves.

Conclusion

La décision de traiter une maladie quelle qu'elle soit prend en compte les risques encourus en l'absence de traitement, les bénéfices attendus du traitement et la capacité du malade à recevoir et supporter le traitement. L'hépatite C du toxicomane n'échappe pas à cette règle, même s'il persiste de nombreuses incertitudes concernant l'évolution à long terme de la maladie parmi cette population jeune, le devenir de la toxicomanie elle-même et la possibilité de mener à bien le traitement.
La décision de traiter l'hépatite C des usagers de drogue est aussi une démarche de santé publique de prévention tertiaire. Le traitement n'est pas dissociable de la prévention et du dépistage. Comment informer les jeunes usagers de drogue de la nécessité de se prémunir d'une maladie qu'on ne traiterait pas une fois dépistée ?
Il est nécessaire de concilier traitement au cas par cas et action de santé publique. Si un argumentaire rigoureux doit étayer la décision de traiter ou pas, de traiter maintenant ou plus tard, les incertitudes qui caractérisent l'hépatite C de l'usager de drogue ne justifient plus un attentisme de principe qui serait préjudiciable aux malades.
Remerciements. L'auteur remercie Monique Vanderhaegen et Chantal Boucq pour leur aide à la préparation de ce manuscrit.

 


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