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Gastro enterol clin 2000;
464-69
Didier Mennecier (1), Elisabeth Nicand (2), Marc Grandadam (2),
Jean-Ariel Bronstein (1), Catherine Thiolet (1), Olivier Farret
(1), Yves Buisson (2), Claude Molinié (1).
(1) Service de Pathologie Digestive.Hôpital
d'Instruction des Armées Bégin, 69, avenue de Paris,
F- 94160 St Mandé
(2) Laboratoire de Biologie Clinique Hôpital d'Instruction
des Armées Val de Grâce, 74, boulevard du Port-Royal,
F-75230 Paris Cedex 05.
Le virus de l'hépatite E (HVE) est endémique, responsable
en Asie, en Afrique et en Amérique centrale de 35% des
cas d'hépatite aiguë non A non B. Quelques cas sporadiques
d'hépatites aiguës chez des patients de retour de
pays d'endémie sont décrits. Les cas autochtones
Européens restent exceptionnels et à l'heure actuelle,
aucun cas d'hépatite virale aiguë E sub-fulminante
a été rapporté en France. Nous versons à
la discussion un cas autochtone d'hépatite virale E dont
la gravité a entraîné le décès
de la patiente en 40 jours.
Une femme âgée de 74 ans, est hospitalisée
le 12 Mars 1997 pour une baisse de l'état général
et un ictère. L'interrogatoire ne retrouve aucun antécédent
familial de maladie du foie. Parmi les antécédents
personnels, elle avait bénéficié d'une hémicolectomie
droite en Novembre 1990 pour un cancer colique stade B de Dukes.
Elle était traitée depuis 4 ans par de l'aténolol
pour une hypertension artérielle modérée
et de la pravastatine pour une hypercholestérolémie.
Parmi les facteurs de risque, il n'existait ni habitus alcoolique
ou toxicomaniaque, ni antécédent de transfusion
sanguine. D'origine bretonne, la patiente séjournait régulièrement
en Bretagne; le dernier voyage à l'étranger qu'elle
avait effectuée fut un séjour d'une semaine à
Londres (Angleterre) en Décembre 1996. La symptomatologie
débutait une semaine avant la date d'hospitalisation par
des douleurs abdominales et une asthénie. Par la suite,
le tableau se complétait par l'apparition d'un ictère,
d'urines foncées, de selles décolorées et
d'un prurit motivant alors l'hospitalisation. A l'admission, la
patiente était apyrétique, l'examen clinique retrouvait
un ictère cutanéo-muqueux franc, associée
à une hépatomégalie modérée
et sensible. Il n'y avait pas de signe d'encéphalopathie
hépatique, pas d'angiome stellaire, pas d'ascite. Il n'y
avait pas de splénomégalie ni d'adénopathie
périphérique. Devant ce tableau clinique d'ictère,
l'échographie hépatique pratiquée à
l'entrée dans le service ne montrait pas de signe d'hépatopathie
et les voies biliaires intra et extra-hépatique n'étaient
pas dilatées. Le bilan biologique initial révélait
une cytolyse hépatique avec un taux d'alanine aminotransférase
(ALAT) à 30 fois la limite supérieure de la normale
(N) et un taux d'aspartate aminotransférase (ASAT) à
26 N, et une cholestase caractérisée par un taux
de gammaglutamyltransférase (gGT) à 3,5 N et des
phosphatases alcalines (PAL) à 2 N. La bilirubine totale
était à 104 µmol/l et la bilirubine conjuguée
était à 79 µmol/l. Le taux de prothrombine,
le facteur V et l'électrophorèse des protéines
étaient normaux.
Devant ce tableau d'hépatite aiguë, la recherche de
marqueurs sérologiques de l'hépatite A, B, C, G,
du virus Epstein-Barr, des virus de l'immunodéficience
humaine, du Parvovirus B19, du cytomégalovirus; de la toxoplasmose
et de l'Herpès était négative. L'electrophorèse
des protéines et le dosage des immunoglobulines étaient
normaux.
Les anticorps anti-nucléaires et anti-tissus (anti-mitochondries,
anti-réticulum endoplasmique, anti-muscles lisses) étaient
absents. L'alpha1-antitrypsine était normal. La sidérémie,
la transferrinémie et le coefficient de saturation étaient
normaux. La cuprurie, la cuprémie des 24 heures et la céruloplasminémie
étaient normales. Le diagnostic d'hépatite virale
aiguë E était affirmé par la détection
d'anticorps IgG anti-VHE (VHE EIA Abbott Wiesbaden, Germany)
avec un rapport densité optique sur valeur seuil (DO/VS)
supérieur à 1 (DO/VS = 2,9) associée à
la présence d'IgM détectée par technique
immunoenzymatique sur protéines recombinantes et par la
présence d'anticorps anti-VHE de classe IgG. Le génome
viral n'était pas détecté par RT-PCR ni dans
le sérum ni dans les échantillons de selles recueillies.
L'évolution clinique et biologique étaient défavorable
avec l'apparition au 26ième jours de l'hospitalisation
(J26) d'une insuffisance hépatocellulaire associant une
encéphalopathie hépatique de stade I et une majoration
de la cholestase (Figure 1), nécessitant son transfert
dans le service de réanimation. L'insuffisance hépatocellulaire
s'aggravait et l'apparition d'une encéphalopathie de stade
III entrainait le décès de la patiente dans un tableau
de défaillance multiviscérale à J40. La biopsie
hépatique pratiquée en post-mortem objectivait une
hépatite aiguë associant des signes majeures de cholestase
intra-hépatocytaire et intra-canalaire avec présence
de thrombi-biliaire. Les espaces portes étaient élargis,
fibreux, avec la présence d'une prolifération de
type cholangiolaire associée à des remaniements
inflammatoires polymorphes, lymphoplasmocytaires et polynucléaires
neutrophiles. Il n'y avait pas d'atypie cytonucléaire,
ni de stéatose; pas de prolifération cellulaire
suspecte de malignité. La surcharge en fer était
minime.
Devant ce tableau d'hépatite aiguë, le diagnostic
d'hépatite virale E repose sur plusieurs arguments: la
détection des anticorps anti-VHE dans deux sérums
successifs prélevés à J5 et J25 avec un rapport
DO/VS égal respectivement à 2,9 et 1,8; la présence
d'IgM anti-VHE sur le premier prélèvement, l'absence
d'argument en faveur d'une autre étiologie possible pour
cette hépatite aiguë d'évolution sub-fulminante.
Le troisième prélévement à J36 des
anticorps anti-VHE après le début de l'ictère
est négatif. Cette disparition rapide a déjà
été rapporté en Europe chez un patient avec
une négativation des IgG en 56 jours (1), alors qu'ils
restent présents dans la plupart des cas pendant au moins
2 ans. Les IgM VHE deviennent négatifs à J25, confirmant
la difficulté de leur détection au cour des hépatites
virales E aiguës. En effet ils apparaissent 1 à 5
semaines avant le début des signes cliniques, sont au maximum
au moment du pic des transaminases et déclinent trés
rapidement. Ils sont ainsi absents dans 56% des cas à 4
semaines (2) avec une disparition dans la plupart des cas rapportés
en 3 à 4 semaines (1). La négativité de la
virémie E à J5, J25 et J36, peut s'expliquer par
le caractère tardif de sa recherche, puis qu'elle ne peut
être mise en évidence que pendant quelques jours,
atteignant son maximum au cours de la phase prodromique. La négativité
de la recherche d'ARN viral à partir des selles par amplification
génique s'explique elle-aussi par une excrétion
fécale de courte durée du virus qui débute
4 à 6 jours avant l'apparition de l'ictère, diminue
rapidement, puis disparaît en 2 à 3 semaines.
L'Hépatite E guérit normalement spontanément
sans séquelle au bout de 2 à 4 semaines. Des formes
prolongées cholestatiques ont été décrit
où l'ictère peut persister plus d'un mois (3). Mais
la particularité essentielle de cette hépatite repose
sur une fréquence plus importante par rapport à
l'Hépatite A, des formes fulminantes ou sub-fulminantes
(4). La fréquence globale de ces formes est estimée
à 2,8 % au cours d'épidémie avec un taux
atteignant 15 à 25% chez la femme enceinte au cours du
dernier trimestre (5). Des cas d'hépatite fulminante au
retour de zones d'endémie ont été décrit
en Europe avec un cas nécessitant une transplantation hépatique
(6). Dans notre observation, la patiente a présenté
une évolution péjorative. La cholestase s'est prolongée
et l'insuffisance hépatocellulaire s'est aggravée
avec l'installation progressive d'une encéphalopathie hépatique.
Aucune thérapeutique n'avait été instituée
au début de l'hospitalisation afin d'éviter toute
aggravation d'origine iatrogène.
Les cas d'hépatite virale E en Europe sont le plus souvent
rapportés chez des patients de retour de zones d'endémies.
Des cas autochtones avec la découverte d'une souche virale
propre à l'Italie ou à la Grece ont été
recement décrit (7). La prévalence des anticorps
anti-VHE en Europe est de l'ordre de 1 à 2% chez les donneurs
de sang. En France les cas semblent être représentés
essentiellement par des contaminations auprés de sujet
de retour de zones endémiques (8), soulignant ainsi la
possibilité d'une transmission interhumaine. Dans notre
observation le mode de contamination n'est pas clair. La patiente
a séjourné à Londres du 24 décembre
1996 au 2 Janvier 1997, soit deux mois avant la symptomatologie.
La période d'incubation du virus variant de 15 à
75 jours avec une moyenne de 36 jours, une contamination est possible
par transmission interhumaine. Londres posséde en effet
une population indienne importante, surtout dans les metiers de
la restauration. En plus la prévalence d'anticorps anti-HVE
(33 à 40%) en Inde ainsi que les cas d'HVE d'importation
de la population indienne en angleterre sont fréquents.
L'autre possibilité est une contamination autochtone en
Bretagne. En effet deux souches humaines " US "sont
proches de la souches " swine " chez le porc (9). Une
étude de séroprévalence, en 1995, a montré
chez 27% de porcs domestiques, la présence d'anticorps
anti-VHE (10). Ces éléments peuvent orienter vers
un possible réservoir animal dans le cycle de contamination
par le VHE et évoquer que ce virus est une Zoonose.
L'hépatite E doit donc actuellement être recherchée
systématiquement devant une hépatite aiguë
non A non B même si aucun séjour en zone d'endémie
connue n'est retrouvé. Des formes graves à cholestase
prolongée existent et demande une surveillance accrue,
avec la possibilité d'une transplantation hépatique
en urgence surtout si l'évolution est fulminante.
Références :
1) Worm HC, Wurzer H, Frösner
G. Sporadic hepatitis E in Austria. N Engl J Med 1999;339:1555-6.
2) Koshy A, Grover S, Hyams KC, Shabrawy MA, Pasca A al-Nakib
B, et al. Short-term IgM and IgG antibody responses to hepatitis
E virus infection. Scand J Infect Dis 1996; 28:439-41.
3) Favorov MO, Field HA, Purdy MA et al. Serologic identification
of hepatitis E virus infections in epidemic and endemic setting.
J Med Virol 1992; 36:246-50.
4) Nicand E, Teyssou R, Buisson Y. Le risque viral fécal
en 1998. Virologie 1998;5;103-16.
5) Hussaini SH, Skidmore SJ, Richardson P, Sherratt LM, Cooper
BT, O'Grady JG.
Severe hepatitis E infection during pregnancy. J Viral Hepatitis
1997; 4:51-54.
6) Zijlstra JG, Haagsma EB, Tulleken JE, Van der Werf TS. Hepatitis
E associated fulminant hepatic failure in non-pregnant young women.
Lancet 1997;350:289-90.
7) Schlauder GG, Desai SM, Zanetti A.R, Tassopoulos NC, Mushahwar
I.K. Novel hepatitis E virus (HEV) isolates from Europe. J Med
Virol 1999;57:243-251.
8) Böhme P, Hadjadj S, Buisson Y, Garin D, Talarmin F. Hépatite
virale E aiguë autochtone en Lorraine. Gastroenterol Clin
Biol 1998;22:245-6.
9) Schlauder GG, Dawson GJ, Erker JC, Kwo PY, Knigge MF, Smalley
DL et al. The sequence and phylogenetic analysis of a novel hepatitis
E virus isolated from a patient with acute hepatitis reported
in United States. J Med Virol 1998;79:447-456.
10) Clayson ET, Innis BL, Myint KSA, Narupiti S, Vaughn DW. Detection
of hepatitis E virus infections among domestic swine in Kathmandu
Valley. Am J Trop Med Hyg 1995; 53: 228-232.
Légende de la figure
Figure.1 : Evolution des tests biologiques
hépatiques.
Time course of liver function tests.
ALAT : alanine amino-transférase
Bili T :bilirubine totale
FV: facteur V
PA: phosphatase alcaline
H: date d'hospitalisation